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20190813184343641
OÙ EST PASSÉE LA CHAMBRE ROSE?

Concours dʼarchitecture pour la restructuration de lʼaire du Kursaal et la conception dʼun hôtel à Berne
Il est des thèmes qui promettent beaucoup, parce que rares et liés à des questions dont la réalité de la production architecturale n'offre que peu d'opportunité.
Le Kursaal à Berne était de ceux là. Ce site complexe, riche, composé d'éléments peu homogènes dans leur dimension et leur fonction, caractérisé par une
forte topographie et une arborisation généreuse, devait permettre aux concurrents de développer la problématique souvent banalisée de l'architecture
hôtelière. Les organisateurs du concours, par la volonté d'obtenir un taux d'occupation plus accru en période estivale de l'ensemble des installations, avaient
fait de l'hôtel, au sein dʼun programme global de restructuration et de complément des outils déjà en place (salle de conférences et d'expositions), le point
d'orgue devant magnifier, amplifier un lieu, privilégié certes, mais inclinant peu à la découverte parce que non scénographié et manquant de matière ou
dʼune structure narrative invitant à le parcourir.
L'appel fut large ; huit équipes invitées et nombre de concepteurs bernois qui manifestèrent leur curiosité pour l'intérêt particulier ressortant des données du
thème à aborder. Cependant, devant, semble+-il, la difficulté d'identifier la précision et la concision du programme aux conditions plus tourmentées du site et
de sa définition architecturale, la participation n'atteignit pas la proportion attendue.
L'occasion était pourtant belle de tenter de dépasser le carcan des contraintes pesant sur l'architecte dans ce domaine. La main-mise de plus en plus
importante des grandes chaînes sur la construction des hôtels, qui s'explique par les prix élevés des terrains en ville, la cherté du crédit, le coût de la main
d'oeuvre dans les pays industrialisés et les frais d'exploitation, fait que l'hôtel est désormais devenu un produit industriel obéissant aux lois du marché, aux
calculs de rentabilité. Et cette évolution, si elle a eu pour effet une amélioration constante des prestations, a débouché aussi sur la banalisation de
l'architecture et de lʼaménagement intérieur au point de trouver la même chambre-salle de bains-WC-placard sous toutes les latitudes.
C'est paradoxal puisque, par définition, l'hôtel possède la dimension extraordinaire du domicile exceptionnel. Les exemples passés témoignent,très
largement, de la richesse du thème. Sans évoquer les premières propositions de palais social ou de palais de famille qui permirent, à la fin du siècle dernier
en France, de très intéressantes expérimentations, notamment sous l'impulsion de personnalités telles que les frères Isaac et Emile Perreire ou encore
Hector Horeau, il apparaît utile de revenir sur ce que Claude Parent appelle le «navire souverain» qui est l'hôtel Latitude 43 de Georges Henri Pingusson à
St-Tropez. Il sʼagit de la parfaite démonstration du potentiel de cette problématique entraînant Pingusson dans une série d'études qui débouchèrent sur la
création d'un modèle. Pingusson travaille sur une double orientation nord-sud des chambres pour répondre au site de St-Tropez, dont la côte est orientée
nord, il crée un couloir sur la façade nord qui devient lʼespace de desserte des chambres, couloir qu'il décale jusquʼà la mi-hauteur des chambres afin de
donner à la façade ce jeu d'une double ligne formée par les minces ouvertures horizontales du couloir et par les fenêtres, plus hautes, des chambres. Ce pari
qui est de parvenir à démontrer dans le site exceptionnel du Kursaal la force du sujet à traiter, peu de concurrents le relevèrent. La tâche du jury en fut,
semble-t-il, facilitée. Il paraît alors important de présenter le travail de Régina et Alain Gonthier (premier prix) dont le projet «Terrasse» propose deux
interventions majeures. La construction d'un édifice au sommet achève le complexe bâti sur son aile ouest et comprend les nouvelles salles de conférences
et d'expositions. Ensuite, l'implantation de l'hôtel, qui est conçu comme un socle pour les bâtiments situés sur la crête, crée un parc au niveau inférieur et
amplifie la terrasse existante au niveau supérieur. La classification des volumes projetés renforce, par sa sobriété et sa modestie, le caractère du domaine
bâti et se place dans la tradition de la terrasse panoramique. L'accès principal, situé au niveau de la route, distribue le centre de congrès et l'hôtel. L'aile est
du Kursaal conserve, par la présence de la tour qui demeure le symbole du complexe, son importance urbaine. Enfin, les chambres de l'hôtel bénéficient
d'une double orientation sur le parc et sur la silhouette de la ville. L'ensemble, par sa simplicité, autorise une lecture plus claire d'un site peu structuré.
Le projet des architectes Matti-Burgi-Ragaz et de leur collaborateur R. Hitz (3° prix) se caractérise par la volonté de renforcer l'ilot par un mur d'enceinte,
réalisant une protection contre le bruit et préservant à la fois le charme du parc et de la rue. Intitulé «Le beau lac de Berne», ce projet se détermine comme
une combinaison d'une île et d'un quai accueillant les plaisanciers du lac que représenterait la ville de Berne. Un autre intérêt majeur réside dans la
préoccupation, déjà exprimée lors du concours du Gurten également à Berne, de s'attacher au problème particulier de la chambre d'hôtel et de toucher ainsi
à ce qui devait être l'âme du concours, lequel, sʼil a généré quelques projets de qualité, déçut par l'économie manifestée par les concurrents ; économie qui
n'autorisa que très rarement le dépassement des contraintes imposées par l'organisateur et la difficulté de la question posée.
La conversation, qui devait être fournie, ne déboucha que sur quelques balbutiements qui définissent mal les limites actuelles d'une telle problématique. On
regrettera, alors, que l'architecture hôtelière, qui a depuis longtemps fini d'étonner le voyageur, se complaise dans cette tendance d'hôtel-parking, garage
pour les hommes se pliant au format de la carte magnétique qui a remplacé les clés d'une chimérique chambre rose...

Philippe Meyer

OÙ EST PASSÉE LA CHAMBRE ROSE?

Concours dʼarchitecture pour la restructuration de lʼaire du Kursaal et la conception dʼun hôtel à Berne
Il est des thèmes qui promettent beaucoup, parce que rares et liés à des questions dont la réalité de la production architecturale n'offre que peu d'opportunité.
Le Kursaal à Berne était de ceux là. Ce site complexe, riche, composé d'éléments peu homogènes dans leur dimension et leur fonction, caractérisé par une
forte topographie et une arborisation généreuse, devait permettre aux concurrents de développer la problématique souvent banalisée de l'architecture
hôtelière. Les organisateurs du concours, par la volonté d'obtenir un taux d'occupation plus accru en période estivale de l'ensemble des installations, avaient
fait de l'hôtel, au sein dʼun programme global de restructuration et de complément des outils déjà en place (salle de conférences et d'expositions), le point
d'orgue devant magnifier, amplifier un lieu, privilégié certes, mais inclinant peu à la découverte parce que non scénographié et manquant de matière ou
dʼune structure narrative invitant à le parcourir.
L'appel fut large ; huit équipes invitées et nombre de concepteurs bernois qui manifestèrent leur curiosité pour l'intérêt particulier ressortant des données du
thème à aborder. Cependant, devant, semble+-il, la difficulté d'identifier la précision et la concision du programme aux conditions plus tourmentées du site et
de sa définition architecturale, la participation n'atteignit pas la proportion attendue.
L'occasion était pourtant belle de tenter de dépasser le carcan des contraintes pesant sur l'architecte dans ce domaine. La main-mise de plus en plus
importante des grandes chaînes sur la construction des hôtels, qui s'explique par les prix élevés des terrains en ville, la cherté du crédit, le coût de la main
d'oeuvre dans les pays industrialisés et les frais d'exploitation, fait que l'hôtel est désormais devenu un produit industriel obéissant aux lois du marché, aux
calculs de rentabilité. Et cette évolution, si elle a eu pour effet une amélioration constante des prestations, a débouché aussi sur la banalisation de
l'architecture et de lʼaménagement intérieur au point de trouver la même chambre-salle de bains-WC-placard sous toutes les latitudes.
C'est paradoxal puisque, par définition, l'hôtel possède la dimension extraordinaire du domicile exceptionnel. Les exemples passés témoignent,très
largement, de la richesse du thème. Sans évoquer les premières propositions de palais social ou de palais de famille qui permirent, à la fin du siècle dernier
en France, de très intéressantes expérimentations, notamment sous l'impulsion de personnalités telles que les frères Isaac et Emile Perreire ou encore
Hector Horeau, il apparaît utile de revenir sur ce que Claude Parent appelle le «navire souverain» qui est l'hôtel Latitude 43 de Georges Henri Pingusson à
St-Tropez. Il sʼagit de la parfaite démonstration du potentiel de cette problématique entraînant Pingusson dans une série d'études qui débouchèrent sur la
création d'un modèle. Pingusson travaille sur une double orientation nord-sud des chambres pour répondre au site de St-Tropez, dont la côte est orientée
nord, il crée un couloir sur la façade nord qui devient lʼespace de desserte des chambres, couloir qu'il décale jusquʼà la mi-hauteur des chambres afin de
donner à la façade ce jeu d'une double ligne formée par les minces ouvertures horizontales du couloir et par les fenêtres, plus hautes, des chambres. Ce pari
qui est de parvenir à démontrer dans le site exceptionnel du Kursaal la force du sujet à traiter, peu de concurrents le relevèrent. La tâche du jury en fut,
semble-t-il, facilitée. Il paraît alors important de présenter le travail de Régina et Alain Gonthier (premier prix) dont le projet «Terrasse» propose deux
interventions majeures. La construction d'un édifice au sommet achève le complexe bâti sur son aile ouest et comprend les nouvelles salles de conférences
et d'expositions. Ensuite, l'implantation de l'hôtel, qui est conçu comme un socle pour les bâtiments situés sur la crête, crée un parc au niveau inférieur et
amplifie la terrasse existante au niveau supérieur. La classification des volumes projetés renforce, par sa sobriété et sa modestie, le caractère du domaine
bâti et se place dans la tradition de la terrasse panoramique. L'accès principal, situé au niveau de la route, distribue le centre de congrès et l'hôtel. L'aile est
du Kursaal conserve, par la présence de la tour qui demeure le symbole du complexe, son importance urbaine. Enfin, les chambres de l'hôtel bénéficient
d'une double orientation sur le parc et sur la silhouette de la ville. L'ensemble, par sa simplicité, autorise une lecture plus claire d'un site peu structuré.
Le projet des architectes Matti-Burgi-Ragaz et de leur collaborateur R. Hitz (3° prix) se caractérise par la volonté de renforcer l'ilot par un mur d'enceinte,
réalisant une protection contre le bruit et préservant à la fois le charme du parc et de la rue. Intitulé «Le beau lac de Berne», ce projet se détermine comme
une combinaison d'une île et d'un quai accueillant les plaisanciers du lac que représenterait la ville de Berne. Un autre intérêt majeur réside dans la
préoccupation, déjà exprimée lors du concours du Gurten également à Berne, de s'attacher au problème particulier de la chambre d'hôtel et de toucher ainsi
à ce qui devait être l'âme du concours, lequel, sʼil a généré quelques projets de qualité, déçut par l'économie manifestée par les concurrents ; économie qui
n'autorisa que très rarement le dépassement des contraintes imposées par l'organisateur et la difficulté de la question posée.
La conversation, qui devait être fournie, ne déboucha que sur quelques balbutiements qui définissent mal les limites actuelles d'une telle problématique. On
regrettera, alors, que l'architecture hôtelière, qui a depuis longtemps fini d'étonner le voyageur, se complaise dans cette tendance d'hôtel-parking, garage
pour les hommes se pliant au format de la carte magnétique qui a remplacé les clés d'une chimérique chambre rose...

Philippe Meyer