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YEARANNÉE
20190813184951725
SUR LES RAILS
Le concours dʼidées de Fischermätteli, Berne

La recherche, le besoin, toujours plus grand, de nouveaux territoires, de nouvelles «zones à urbaniser», tend à révéler les potentialités d'espaces rejetés ou
ignorés. Si, par définition, les voies ferrées relient les villes aux villes, les villes aux campagnes, elles divisent le paysage urbain. Tel un fleuve (la référence
est entrée dans le langage courant de l'architecture), elles possèdent leur lit, leurs rives, leurs ponts.
L'idée d'utiliser leur «sur-face», d'établir de nouvelles passerelles urbaines est récente et on voit aujourdʼhui apparaître ponctuellement les résultats,
généralement issus de concours, des premières tentatives d'occupation. Intérêts économiques, intérêts écologiques, recherches constructives et recherches
spatiales rendent l'expérience à la fois riche et complexe. Le concours d'idées de Fischermätteli, lancé à Berne sous l'égide de la Banque Cantonale
Bernoise, proposait le recouvrement des voies ferrées situées à la sortie sud de lʼagglomération. Une situation difficile au confluent d'un carrefour et dʼune
bretelle autoroutière. Un lieu limite qui, renforcé par la présence tranchante dʼun pont signé Maillart, marque nettement le passage de lʼintérieur vers
l'extérieur de la ville. Un lieu qui catalyse une suite dʼarchitectures hétérogènes, dʼarchitectures de banlieue aux affectations multiples.
Le concours se déroula en deux tours. Très vite, au premier tour, se dégagèrent deux propositions; celle du bureau zurichois de Miroslav Sïk et celle des
Lucernois Marques et Zurkirchen. Deux tentatives séduisantes et intriguantes, obéissant à des concepts très différents.
Le projet de Sïk se singularisa par son approche à lʼantithèse de la problématique. Une volonté affirmée de ne pas oublier la présence des voies lʼamena à
ne pas les recouvrir, mais à se poser en bordure, en frange, occupant ainsi une surface au sol très réduite qui imposa, pour répondre aux exigences du
programme, une forte croissance verticale. Marques et Zurkirchen se déterminèrent face au désordre du territoire d'intervention en élaborant un volume aux
contours précis, nets, une «boîte» (par trop hermétique au premier tour) recherchant l'expression du caractère moderne dʼun appareil administratif public,
ponctuant et signant la fin et le début de la ville. A l'issue de ce premier tour on décida dʼattribuer le premier rang au projet zurichois. Cependant, la nécessité
pour Sïk de s'élever de par sa faible emprise au sol, questionna le jury qui craignait une trop importante projection de l'ombre du bâtiment sur
lʼenvironnement construit immédiat. Cette crainte, associée à la curiosité suscitée par le projet lucernois, décida dʼune seconde phase.
La proposition de Marques et Zurkirchen fut retenue pour concourir avec Sik au deuxième tour en fonction, essentiellement, de la grande qualité plastique de
la maquette présentée. Une abstraction qui, paradoxalement, renseignait davantage que les plans dessinés. Leur proposition fut peu modifiée; un bâtiment
compact comprenant deux cours intérieures vitrées cherchant à établir une relation spatiale entre la forêt qui borde le terrain au sud et la banlieue. La
première cour constitue le hall d'entrée, la deuxième lʼespace communautaire sur lequel sʼ'ouvrent bibliothèque et salles de conférence. L'expression «pont»
du projet a aussi peu d'intérêt que sa relation aux voies ferrées. Sa force, il la trouve dans son autonomie, dans la tension créée entre la trace des voies, le
fossé ouvert et la construction en surplomb. S'appuyant sur un nombre dʼappuis réduits au minimum, ce «flottant» — selon la dénomination des auteurs - ne
cherche pas la confrontation avec le pont Maillart qui lui fait face: le niveau du rez-de-chaussée axé sur l'ouvrage s'y associe par un projet de vue et relie les
deux rives. Le concept constructif se caractérise par sa flexibilité, sa compacité, une organisation extravertie et la prise en compte des paramètres de
protection contre le bruit (une peau vitrée multi-couches enveloppe la construction) et ceux d'économie d'énergie.
«un bâtiment qui devrait rayonner avec la brillance dʼun cristal dont la transparence mettrait en évidence la structure interne comme on le souhaiterait pour
tout appareil administratif.»
Sïk, contraint par les décisions du jury de revoir sa volumétrie, sʼattacha à maintenir sa construction sur un seul côté de la rive. Un édifice pensé comme un
en-face de la rive naturelle. Un programme demeurant concentré, réduit à l'essentiel. Cependant, pour répondre à des conditions dʼensoleillement
acceptables, il fut pratiqué une optimisation de lʼespace et des surfaces. Le bâtiment se retire de l'alignement des rues qu'il tenait au tour précédent, déborde
quelque peu sur le tracé des voies mais gagne un plus grand dégagement côté rue permettant la création dʼune esplanade, dʼune entrée plus généreuse et
un meilleur éclairage naturel pour les commerces. L'expression architecturale du projet, lʼimpression que lʼon ressent à sa lecture, sont celles dʼun solitaire
reflet dʼune périphérie, utilisant le langage de son environnement immédiat, les matériaux spécifiques au train, le métal zingué, lʼaspect argenté des
planches de bardage. Un mariage de rationalité inhérente au thème et de périphérie industrielle chaotique.
La notion de «construction de rive» est accentuée par la présence de nombreuses rampes et passerelles. La coursive d'accès au rez-de-chaussée, elle
même traitée à la manière d'une passerelle, conduit dans le hall qui se développe sur quatre étages, au coeur duquel les bureaux viennent puiser une
lumière tamisée, diffuse, partagée. Par ailleurs, pour tenir compte des problèmes techniques liés au trafic, la majeure partie des places de parking est
enterrée et projetée à l'opposé. La construction proposée est suspendue. Contreventée horizontalement par deux noyaux centraux contenant ascenseurs et
escaliers, elle souhaite, au-delà dʼune utilisation optimale de l'espace défini et limité par les tolérances relatives à lʼombre portée de l'édifice, faciliter les
opérations de mise en oeuvre. Le jury devait, par conséquent, se prononcer sur deux approches, deux concepts très différents. Une horizontalité
transparente, absorbante, s'opposant à une verticalité singulière, autonome. La capacité de Marques-Zurkirchen à répondre à un second appel sans
bousculer les fondements et l'expression du projet initial, en éclairant simplement les zones d'ombre sujettes à interrogations, précipita leur décision.
Le jury critiqua la remise en question trop brutale, trop radicale du projet de Miroslav Sÿk, sa trop forte indépendance, ses références trop marquées, trop...
explicites? Nous retiendrons dʼune telle confrontation la réelle potentialité de ces lieux d'intervention, des lieux «hors-normes» cependant soumis aux
mêmes réglementations arbitraires quʼun lieu «ordinaire», des lieux chargés de conflits parce que chargés d'images, des lieux dont on découvre soudain les
richesses. Les deux projets mis en compétition, en concurrence, sont le reflet des interrogations, des incertitudes véhiculées par des espaces sans référence
architecturale affirmée, reconnue. Doit-on masquer le balast et les rails, nettoyer la poussière des freins, étouffer le bruit des trains, faire table rase et peau
neuve? Doit-on bâtir, composer avec cet environnement jugé hostile, lʼemployer jusquʼà lʼexaspération de son esthétisme pour mieux lʼadmirer et donc mieux
lʼaimer? Les éléments de comparaison font aujourdʼhui encore défaut. Les investigations sont rares et il nous faudra attendre pour mesurer et vérifier lʼexacte
portée de la réflexion. Sïk et Marques-Zurkirchen nous auront pour le moins apporté la preuve, une nouvelle fois, quʼen architecture un discours
contradictoire ne débouche jamais sur une voie de garage.

Philippe Meyer

SUR LES RAILS
Le concours dʼidées de Fischermätteli, Berne

La recherche, le besoin, toujours plus grand, de nouveaux territoires, de nouvelles «zones à urbaniser», tend à révéler les potentialités d'espaces rejetés ou
ignorés. Si, par définition, les voies ferrées relient les villes aux villes, les villes aux campagnes, elles divisent le paysage urbain. Tel un fleuve (la référence
est entrée dans le langage courant de l'architecture), elles possèdent leur lit, leurs rives, leurs ponts.
L'idée d'utiliser leur «sur-face», d'établir de nouvelles passerelles urbaines est récente et on voit aujourdʼhui apparaître ponctuellement les résultats,
généralement issus de concours, des premières tentatives d'occupation. Intérêts économiques, intérêts écologiques, recherches constructives et recherches
spatiales rendent l'expérience à la fois riche et complexe. Le concours d'idées de Fischermätteli, lancé à Berne sous l'égide de la Banque Cantonale
Bernoise, proposait le recouvrement des voies ferrées situées à la sortie sud de lʼagglomération. Une situation difficile au confluent d'un carrefour et dʼune
bretelle autoroutière. Un lieu limite qui, renforcé par la présence tranchante dʼun pont signé Maillart, marque nettement le passage de lʼintérieur vers
l'extérieur de la ville. Un lieu qui catalyse une suite dʼarchitectures hétérogènes, dʼarchitectures de banlieue aux affectations multiples.
Le concours se déroula en deux tours. Très vite, au premier tour, se dégagèrent deux propositions; celle du bureau zurichois de Miroslav Sïk et celle des
Lucernois Marques et Zurkirchen. Deux tentatives séduisantes et intriguantes, obéissant à des concepts très différents.
Le projet de Sïk se singularisa par son approche à lʼantithèse de la problématique. Une volonté affirmée de ne pas oublier la présence des voies lʼamena à
ne pas les recouvrir, mais à se poser en bordure, en frange, occupant ainsi une surface au sol très réduite qui imposa, pour répondre aux exigences du
programme, une forte croissance verticale. Marques et Zurkirchen se déterminèrent face au désordre du territoire d'intervention en élaborant un volume aux
contours précis, nets, une «boîte» (par trop hermétique au premier tour) recherchant l'expression du caractère moderne dʼun appareil administratif public,
ponctuant et signant la fin et le début de la ville. A l'issue de ce premier tour on décida dʼattribuer le premier rang au projet zurichois. Cependant, la nécessité
pour Sïk de s'élever de par sa faible emprise au sol, questionna le jury qui craignait une trop importante projection de l'ombre du bâtiment sur
lʼenvironnement construit immédiat. Cette crainte, associée à la curiosité suscitée par le projet lucernois, décida dʼune seconde phase.
La proposition de Marques et Zurkirchen fut retenue pour concourir avec Sik au deuxième tour en fonction, essentiellement, de la grande qualité plastique de
la maquette présentée. Une abstraction qui, paradoxalement, renseignait davantage que les plans dessinés. Leur proposition fut peu modifiée; un bâtiment
compact comprenant deux cours intérieures vitrées cherchant à établir une relation spatiale entre la forêt qui borde le terrain au sud et la banlieue. La
première cour constitue le hall d'entrée, la deuxième lʼespace communautaire sur lequel sʼ'ouvrent bibliothèque et salles de conférence. L'expression «pont»
du projet a aussi peu d'intérêt que sa relation aux voies ferrées. Sa force, il la trouve dans son autonomie, dans la tension créée entre la trace des voies, le
fossé ouvert et la construction en surplomb. S'appuyant sur un nombre dʼappuis réduits au minimum, ce «flottant» — selon la dénomination des auteurs - ne
cherche pas la confrontation avec le pont Maillart qui lui fait face: le niveau du rez-de-chaussée axé sur l'ouvrage s'y associe par un projet de vue et relie les
deux rives. Le concept constructif se caractérise par sa flexibilité, sa compacité, une organisation extravertie et la prise en compte des paramètres de
protection contre le bruit (une peau vitrée multi-couches enveloppe la construction) et ceux d'économie d'énergie.
«un bâtiment qui devrait rayonner avec la brillance dʼun cristal dont la transparence mettrait en évidence la structure interne comme on le souhaiterait pour
tout appareil administratif.»
Sïk, contraint par les décisions du jury de revoir sa volumétrie, sʼattacha à maintenir sa construction sur un seul côté de la rive. Un édifice pensé comme un
en-face de la rive naturelle. Un programme demeurant concentré, réduit à l'essentiel. Cependant, pour répondre à des conditions dʼensoleillement
acceptables, il fut pratiqué une optimisation de lʼespace et des surfaces. Le bâtiment se retire de l'alignement des rues qu'il tenait au tour précédent, déborde
quelque peu sur le tracé des voies mais gagne un plus grand dégagement côté rue permettant la création dʼune esplanade, dʼune entrée plus généreuse et
un meilleur éclairage naturel pour les commerces. L'expression architecturale du projet, lʼimpression que lʼon ressent à sa lecture, sont celles dʼun solitaire
reflet dʼune périphérie, utilisant le langage de son environnement immédiat, les matériaux spécifiques au train, le métal zingué, lʼaspect argenté des
planches de bardage. Un mariage de rationalité inhérente au thème et de périphérie industrielle chaotique.
La notion de «construction de rive» est accentuée par la présence de nombreuses rampes et passerelles. La coursive d'accès au rez-de-chaussée, elle
même traitée à la manière d'une passerelle, conduit dans le hall qui se développe sur quatre étages, au coeur duquel les bureaux viennent puiser une
lumière tamisée, diffuse, partagée. Par ailleurs, pour tenir compte des problèmes techniques liés au trafic, la majeure partie des places de parking est
enterrée et projetée à l'opposé. La construction proposée est suspendue. Contreventée horizontalement par deux noyaux centraux contenant ascenseurs et
escaliers, elle souhaite, au-delà dʼune utilisation optimale de l'espace défini et limité par les tolérances relatives à lʼombre portée de l'édifice, faciliter les
opérations de mise en oeuvre. Le jury devait, par conséquent, se prononcer sur deux approches, deux concepts très différents. Une horizontalité
transparente, absorbante, s'opposant à une verticalité singulière, autonome. La capacité de Marques-Zurkirchen à répondre à un second appel sans
bousculer les fondements et l'expression du projet initial, en éclairant simplement les zones d'ombre sujettes à interrogations, précipita leur décision.
Le jury critiqua la remise en question trop brutale, trop radicale du projet de Miroslav Sÿk, sa trop forte indépendance, ses références trop marquées, trop...
explicites? Nous retiendrons dʼune telle confrontation la réelle potentialité de ces lieux d'intervention, des lieux «hors-normes» cependant soumis aux
mêmes réglementations arbitraires quʼun lieu «ordinaire», des lieux chargés de conflits parce que chargés d'images, des lieux dont on découvre soudain les
richesses. Les deux projets mis en compétition, en concurrence, sont le reflet des interrogations, des incertitudes véhiculées par des espaces sans référence
architecturale affirmée, reconnue. Doit-on masquer le balast et les rails, nettoyer la poussière des freins, étouffer le bruit des trains, faire table rase et peau
neuve? Doit-on bâtir, composer avec cet environnement jugé hostile, lʼemployer jusquʼà lʼexaspération de son esthétisme pour mieux lʼadmirer et donc mieux
lʼaimer? Les éléments de comparaison font aujourdʼhui encore défaut. Les investigations sont rares et il nous faudra attendre pour mesurer et vérifier lʼexacte
portée de la réflexion. Sïk et Marques-Zurkirchen nous auront pour le moins apporté la preuve, une nouvelle fois, quʼen architecture un discours
contradictoire ne débouche jamais sur une voie de garage.

Philippe Meyer