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20190813184844388
IMPRESSIONS
La bibliothèque de l'Ecole technique dʼEberswalde (Allemagne). Architectes: Herzog & de Meuron

Aux alentours de 1480, à Paris, sur le parvis de Notre-Dame, Claude Frollo, lʼarchidiacre de la cathédrale, considère en silence le gigantesque édifice, puis,
étendant sa main gauche vers un livre tout neuf édité à Nuremberg ouvert sur la table, et sa main droite vers Notre-Dame,il promène son regard triste du livre
à lʼéglise: «Hélas, ceci tuera cela». Ceci tuera cela, soit, le livre tuera l'édifice. Ce qui veut dire: la presse tuera lʼéglise, parce quʼelle permettra Luther, la
victoire du livre sur la chaire, de l'intelligence sur la foi, de l'opinion publique sur lʼautorité papale. Ou ce qui veut dire aussi: l'imprimerie tuera l'architecture,
première forme d'écriture du genre humain, livre de pierre détrôné par le livre de papier, plus solide et plus durable encore.
«Hélas ! Hélas ! Les petites choses viennent à bout des grandes: une dent triomphe d'une masse. Le rat du Nil tue le crocodile, lʼespadon tue la baleine, le
livre tuera l'édifice. (.…) Le grand accident dʼune architecture de génie pourra survenir au XX° siècle. Mais l'architecture ne sera plus l'art social, l'art collectif,
lʼart dominant. Le grand poème, le grand édifice, le grand oeuvre de l'humanité ne se bâtira plus, il sʼimprimera.»
L'Université des sciences forestières d'Eberswalde (petite ville de lʼex-RDA) est répartie en plusieurs édifices disparates des XIXe et XXe siècles bâtis en
périphérie dʼune parcelle plantée de grands arbres et traversée dʼun petit ruisseau. Le programme de la commande obtenue en 1994 demandait
l'agrandissement de la bibliothèque, de nouvelles salles de cours et un réfectoire. Les deux ouvrages projetés par Herzog & de Meuron sʼinscrivent dans
deux angles non-bâtis, afin de donner tout son sens à l'espace autour duquel les édifices existants tentaient déjà de sʼordonner. Le bâtiment des salles de
séminaires accueille le réfectoire, sur un plan de pentagone allongé. Revêtu de Klinker brun-rouge sombre, percé de grandes fenêtres carrées égales sur
toute la périphérie, il présente une expression sombre, «dans la plus pure tradition du Mouvement moderne» (Gerhard Mack). Ou plutôt, un accord parfait
avec les modes de construction encore en vigueur dans cette partie de lʼex-RDA. Ou encore, lʼimage dʼune peau opaque, tendue, enveloppante. Ou enfin,
l'expression dʼune construction choisissant de ne sʼafficher quʼavec les moyens dont elle dispose immédiatement: sa propre matérialisation.
La bibliothèque, elle, se représente comme un volume rectangulaire composé de strates successives, des bandes dʼimages se répétant à lʼhorizontale et se
déroulant autour de lʼédifice comme autant de pellicules. On ne donne à voir ici que des images (dont le choix, fait par l'artiste Thomas Ruff, est justifié bien
quʼil apparaisse secondaire: cʼest la facture des images, leur ordonnancement, leur échelle qui nous importe ici, non le motif), les différents matériaux
perdant leur identité propre par l'utilisation dʼun procédé de sérigraphie intéressant autant le verre que le béton préfabriqué de lʼenveloppe: le bâtiment
devient lui-même une image, sans poids, sans épaisseur. La bibliothèque de lʼUniversité des sciences forestières dʼEberswalde est, littéralement, un
imprimé. Le jeu de mots serait fastidieux sʼil ne recelait quelque chose de plus profond illustrant les rapports entre livre et architecture, et du parallèle que lʼon
peut tirer de leur condition réciproque.
«Le support est peut-être ce qui se voit le moins et ce qui compte le plus. Dans la civilisation conçue comme système de production de traces, il ne
représenterait pas la force productive ni la source d'énergie, mais la matière première. Ni plus ni moins.»1
Or, ce à quoi on assiste aujourdʼhui nʼest que la suite dʼune tendance générale à la dématérialisation de ce support. Victor Hugo, encore, en rend déjà
compte: «sous la forme de l'imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Au temps de l'architecture,
elle se faisait montagne et s'emparait puissamment dʼun siècle et dʼun lieu. Maintenant, elle se fait troupe d'oiseaux, sʼéparpille aux quatre vents, et occupe à
la fois tous les points de l'air et de lʼespace.» Cependant, lʼallégement constant des matériaux de base servant à l'inscription de l'écrit, qui est allé de pair
avec lʼallégement de l'écriture elle-même, qui passe du millier de signes égyptiens ou mésopotamiens aux 26 lettres de notre alphabet latin, se voit menacé
dans son efficacité par lʼéphémérisation des supports, qui semblent avoir une vie de plus en plus courte: envers et sanction dʼune diffusion de plus en plus
large. Tout se passe comme si lʼindustrialisation de la trace signifiait simultanément sa fragilisation. Contrairement à ce que pensait Hugo, la pensée est donc
plus périssable que jamais.
«La dématérialisation des supports a tué la symbolique architecturale du livre comme temple de la vérité.»2
Ecartelées entre leurs deux vocations (conservation et diffusion), les bibliothèques modernes renvoient à une contradiction plus générale: le propre dʼune
culture est dʼériger du monument, mais comment faire de la mémoire avec du fugitif? Ici, livres et lecteurs se trouvent à lʼintérieur dʼun bâtiment conçu comme
pure image. On est à lʼintérieur dʼun imprimé, vibrant, dynamique, changeant. La présence autrefois physique du monument, lʼidée conceptuelle matérialisée,
pétrifiée dans une matière identifiable et reconnaissable par une mise en scène symbolique ferait maintenant place à la transcendance, à l'indiciel, à la
suggestion, où la matière conduirait à elle seule à la réelle présence du bâti par son abstraction et son évanouissement même: ne possédant plus une valeur
syntaxique, formelle, définie et objective, elle nʼaurait plus le privilège de son identité physique. Dès lors, le langage de la construction ne serait plus
descriptif ou symbolique, mais plutôt discursif ayant pour thème la sémiotique, et l'écrit sous forme poétique.
La lecture dʼun empilage de containers proposée par les bandeaux horizontaux vitrés est immédiatement contredite par le traitement du verre lui-même,
confondu avec ce qu'il était sensé séparer; la masse statique du volume est soudainement mise en mouvante apesanteur;, le prisme ne supporte l'enveloppe
que pour en être instantanément modifié par elle, échappant ainsi à toute fixité; le béton et le verre de lʼenveloppe, traités à lʼidentique, sʼannulent lʼun lʼautre
et deviennent matière négligeable, au seul bénéfice de lʼimage, comme le chat dʼAlice au pays des merveilles dont il ne restait que le sourire. Ou peut-être
que ce sourire n'existe plus que dans les rares ouvertures ponctuant les emplacements des tables de lecture, comme autant de simples cadres, seuls mais
nécessaires témoins dʼune réalité bâtie. La bibliothèque dʼEberswalde déroute les catégories conventionnelles qui ne semblent aujourdʼhui plus faire sens.
Le monument interroge son essence, la bibliothèque son étymologie, le savoir son audience.
La dématérialisation du matériau même de l'architecture — devenu support à son tour —redonne naissance à la symbolique narrative de lʼarchitecture en
tant que temple de vérités possibles. Dématérialisation des supports de la connaissance et dématérialisation de la matière même de lʼarchitecture, de la
pierre au photon et de la pierre aux images photographiques, tout témoigne de ce passage de l'écrit à l'écran, en écriture comme en architecture. Ceci nʼa
donc pas plus tué cela que l'inverse. Le livre et lʼarchitecture sont toujours là, ils ont seulement changé de supports. Il reste, simplement, à les lire. Ou à les
négliger. Et négliger, cʼest ne pas lire.

Pierre Bouvier
Philippe Meyer


1 Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.
2 Régis Debray, Cours de médiologie
générale.

IMPRESSIONS
La bibliothèque de l'Ecole technique dʼEberswalde (Allemagne). Architectes: Herzog & de Meuron

Aux alentours de 1480, à Paris, sur le parvis de Notre-Dame, Claude Frollo, lʼarchidiacre de la cathédrale, considère en silence le gigantesque édifice, puis,
étendant sa main gauche vers un livre tout neuf édité à Nuremberg ouvert sur la table, et sa main droite vers Notre-Dame,il promène son regard triste du livre
à lʼéglise: «Hélas, ceci tuera cela». Ceci tuera cela, soit, le livre tuera l'édifice. Ce qui veut dire: la presse tuera lʼéglise, parce quʼelle permettra Luther, la
victoire du livre sur la chaire, de l'intelligence sur la foi, de l'opinion publique sur lʼautorité papale. Ou ce qui veut dire aussi: l'imprimerie tuera l'architecture,
première forme d'écriture du genre humain, livre de pierre détrôné par le livre de papier, plus solide et plus durable encore.
«Hélas ! Hélas ! Les petites choses viennent à bout des grandes: une dent triomphe d'une masse. Le rat du Nil tue le crocodile, lʼespadon tue la baleine, le
livre tuera l'édifice. (.…) Le grand accident dʼune architecture de génie pourra survenir au XX° siècle. Mais l'architecture ne sera plus l'art social, l'art collectif,
lʼart dominant. Le grand poème, le grand édifice, le grand oeuvre de l'humanité ne se bâtira plus, il sʼimprimera.»
L'Université des sciences forestières d'Eberswalde (petite ville de lʼex-RDA) est répartie en plusieurs édifices disparates des XIXe et XXe siècles bâtis en
périphérie dʼune parcelle plantée de grands arbres et traversée dʼun petit ruisseau. Le programme de la commande obtenue en 1994 demandait
l'agrandissement de la bibliothèque, de nouvelles salles de cours et un réfectoire. Les deux ouvrages projetés par Herzog & de Meuron sʼinscrivent dans
deux angles non-bâtis, afin de donner tout son sens à l'espace autour duquel les édifices existants tentaient déjà de sʼordonner. Le bâtiment des salles de
séminaires accueille le réfectoire, sur un plan de pentagone allongé. Revêtu de Klinker brun-rouge sombre, percé de grandes fenêtres carrées égales sur
toute la périphérie, il présente une expression sombre, «dans la plus pure tradition du Mouvement moderne» (Gerhard Mack). Ou plutôt, un accord parfait
avec les modes de construction encore en vigueur dans cette partie de lʼex-RDA. Ou encore, lʼimage dʼune peau opaque, tendue, enveloppante. Ou enfin,
l'expression dʼune construction choisissant de ne sʼafficher quʼavec les moyens dont elle dispose immédiatement: sa propre matérialisation.
La bibliothèque, elle, se représente comme un volume rectangulaire composé de strates successives, des bandes dʼimages se répétant à lʼhorizontale et se
déroulant autour de lʼédifice comme autant de pellicules. On ne donne à voir ici que des images (dont le choix, fait par l'artiste Thomas Ruff, est justifié bien
quʼil apparaisse secondaire: cʼest la facture des images, leur ordonnancement, leur échelle qui nous importe ici, non le motif), les différents matériaux
perdant leur identité propre par l'utilisation dʼun procédé de sérigraphie intéressant autant le verre que le béton préfabriqué de lʼenveloppe: le bâtiment
devient lui-même une image, sans poids, sans épaisseur. La bibliothèque de lʼUniversité des sciences forestières dʼEberswalde est, littéralement, un
imprimé. Le jeu de mots serait fastidieux sʼil ne recelait quelque chose de plus profond illustrant les rapports entre livre et architecture, et du parallèle que lʼon
peut tirer de leur condition réciproque.
«Le support est peut-être ce qui se voit le moins et ce qui compte le plus. Dans la civilisation conçue comme système de production de traces, il ne
représenterait pas la force productive ni la source d'énergie, mais la matière première. Ni plus ni moins.»1
Or, ce à quoi on assiste aujourdʼhui nʼest que la suite dʼune tendance générale à la dématérialisation de ce support. Victor Hugo, encore, en rend déjà
compte: «sous la forme de l'imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Au temps de l'architecture,
elle se faisait montagne et s'emparait puissamment dʼun siècle et dʼun lieu. Maintenant, elle se fait troupe d'oiseaux, sʼéparpille aux quatre vents, et occupe à
la fois tous les points de l'air et de lʼespace.» Cependant, lʼallégement constant des matériaux de base servant à l'inscription de l'écrit, qui est allé de pair
avec lʼallégement de l'écriture elle-même, qui passe du millier de signes égyptiens ou mésopotamiens aux 26 lettres de notre alphabet latin, se voit menacé
dans son efficacité par lʼéphémérisation des supports, qui semblent avoir une vie de plus en plus courte: envers et sanction dʼune diffusion de plus en plus
large. Tout se passe comme si lʼindustrialisation de la trace signifiait simultanément sa fragilisation. Contrairement à ce que pensait Hugo, la pensée est donc
plus périssable que jamais.
«La dématérialisation des supports a tué la symbolique architecturale du livre comme temple de la vérité.»2
Ecartelées entre leurs deux vocations (conservation et diffusion), les bibliothèques modernes renvoient à une contradiction plus générale: le propre dʼune
culture est dʼériger du monument, mais comment faire de la mémoire avec du fugitif? Ici, livres et lecteurs se trouvent à lʼintérieur dʼun bâtiment conçu comme
pure image. On est à lʼintérieur dʼun imprimé, vibrant, dynamique, changeant. La présence autrefois physique du monument, lʼidée conceptuelle matérialisée,
pétrifiée dans une matière identifiable et reconnaissable par une mise en scène symbolique ferait maintenant place à la transcendance, à l'indiciel, à la
suggestion, où la matière conduirait à elle seule à la réelle présence du bâti par son abstraction et son évanouissement même: ne possédant plus une valeur
syntaxique, formelle, définie et objective, elle nʼaurait plus le privilège de son identité physique. Dès lors, le langage de la construction ne serait plus
descriptif ou symbolique, mais plutôt discursif ayant pour thème la sémiotique, et l'écrit sous forme poétique.
La lecture dʼun empilage de containers proposée par les bandeaux horizontaux vitrés est immédiatement contredite par le traitement du verre lui-même,
confondu avec ce qu'il était sensé séparer; la masse statique du volume est soudainement mise en mouvante apesanteur;, le prisme ne supporte l'enveloppe
que pour en être instantanément modifié par elle, échappant ainsi à toute fixité; le béton et le verre de lʼenveloppe, traités à lʼidentique, sʼannulent lʼun lʼautre
et deviennent matière négligeable, au seul bénéfice de lʼimage, comme le chat dʼAlice au pays des merveilles dont il ne restait que le sourire. Ou peut-être
que ce sourire n'existe plus que dans les rares ouvertures ponctuant les emplacements des tables de lecture, comme autant de simples cadres, seuls mais
nécessaires témoins dʼune réalité bâtie. La bibliothèque dʼEberswalde déroute les catégories conventionnelles qui ne semblent aujourdʼhui plus faire sens.
Le monument interroge son essence, la bibliothèque son étymologie, le savoir son audience.
La dématérialisation du matériau même de l'architecture — devenu support à son tour —redonne naissance à la symbolique narrative de lʼarchitecture en
tant que temple de vérités possibles. Dématérialisation des supports de la connaissance et dématérialisation de la matière même de lʼarchitecture, de la
pierre au photon et de la pierre aux images photographiques, tout témoigne de ce passage de l'écrit à l'écran, en écriture comme en architecture. Ceci nʼa
donc pas plus tué cela que l'inverse. Le livre et lʼarchitecture sont toujours là, ils ont seulement changé de supports. Il reste, simplement, à les lire. Ou à les
négliger. Et négliger, cʼest ne pas lire.

Pierre Bouvier
Philippe Meye
r

1 Victor Hugo, Notre-Dame de Paris.
2 Régis Debray, Cours de médiologie
générale.