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20190813184053089
LEÇON DE RATTRAPAGE
Immeubles résidentiels «La verrière » à Montreux. Richter et Dahl Rocha, architectes

La seule nostalgie que je pourrais avoir est celle du futur. Jean Nouvel
Ce qui domine, c'est avant tout lʼoccupation. Le sentiment diffus que le projet proposé serait le produit dʼune rencontre, trop longtemps attendue, entre la
précarité des composantes essentielles du lieu, et la formulation pragmatique nécessaire des composantes, non moins essentielles, dʼun nécessaire
programme. C'est l'opportunité de dépasser les données figées dʼune situation, qui permet de redonner, par la précision de l'implantation, une représentation
contemporaine du contexte, en l'inscrivant dans une forme d'expression temporelle singulière, celle du rattrapage. À Montreux, où le charme désuet des
hôtels de cure ou de villégiature n'en finit plus de perdurer, les architectes osent, enfin, la rupture. Marquer l'espace comme lʼon marque un territoire, en
arpentant le périmètre, en ponctuant et infiltrant son sol. Insuffisant cependant si, dans cette approche sensible, ne transpirait pas le respect tangible de ce
que l'on pourrait appeler «le territoire de lʼautre», c'est-à-dire le lieu tel qu'il est, le lieu tel quʼil était. C'est dans cette interaction de forces, présentes et
nouvelles, que se détermine cohésion ou effondrement.
Les espaces architecturaux et/ou urbains sont l'évident reflet de passages successifs, empreints d'effacements, de pertes de mémoire, et des mutations qu'ils
imposent. Ce processus auguré linéaire sʼinterrompt parfois, et il est alors très difficile de reprendre le fil d'une conversation urbaine qui, par stratification
sédimentaire, fait la vie des villes. Transcender cette situation reste cependant possible et ne peut passer que par le regard « positif » porté sur l'état de la
question, que par la considération qu'«une architecture contemporaine inscrite dans un site construit préexistant ne sera pleinement réussie que si elle
contribue à valoriser ce qui l'entoure, et si, en retour, elle tire sa valorisation de son entourage immédiat »1.
La compréhension du contexte se traduit en termes de spécificité. Cette spécificité recouvre tout, tous les paramètres, économiques, environnementaux ou
culturels, tout autant que constructifs et techniques. C'est cela qui rend originale lʼattitude adoptée dans l'élaboration du projet. Une attitude qui, lui attribuant
délibérément un caractère contemporain, au-delà de la question de la forme, laquelle ne suscite que rarement l'événement, prône plus profondément lʼidée
que tous les espaces construits dépassant leur propre fonction, doivent être le témoignage dʼune prise de position.
Situé à l'est de Montreux, ce complexe résidentiel est adossé, au nord, à la voie ferrée et regarde, au sud, le Montreux Palace. Trois corps distincts forment
l'ensemble, deux nouvelles constructions s'ajoutent à la rénovation et à la transformation d'une troisième pour, par addition et conjugaison, délimiter le
contour dʼune esplanade les reliant. Ayant préalablement donné à l'ensemble une première définition des volumes : masses, gabarits, épaisseur, profondeur,
afin dʼapparenter l'acte de bâtir à un strict travail dʼinterprétation, les architectes donnent de l'espace une figuration qui ne relève pas seulement de l'ordre
construit. Ils confèrent également, dans une abstraction dimensionnelle, une définition étonnante, celle d'un immeuble de rapport, une villa locative urbaine.
Acceptant de refuser, d'oublier parfois, les caractéristiques « naturelles » du site, ne poursuivant pas une recherche constante, lassante, de lʼouverture
privilégiée, presque' obligée, sur le paysage, décidant de prendre le parti d'inclure la déqualification d'un terrain sous-voies, les trois édifices, qu'ils soient
créés ou rénovés, entrent dans une logique paradoxale, celle de la densification. Paradoxale par la confrontation d'un programme, appartements de haut
standing destinés à l'acquisition, et dʼune nécessité urbaine, celle de l'insertion, de la juxtaposition. Ensembles, groupés — les futurs acquéreurs devaient
comprendre qu'ainsi «imbriqués », la proximité des édifices deviendrait une qualité, leur association par la diversité typologique, la combinaison différenciée
des volumes, des matériaux de finition mis en oeuvre, un mode de démarcation, la possibilité pour chacun d'accéder à l'unicité.
Le choix des matériaux, homogènes, à l'unité répétitive, ne semble en rien innocent. La vision dʼune brique évoque un geste manuel sans cesse renouvelé,
et l'épaisseur du temps se mesure aussi par le processus de modification que le matériau employé révèle. Très généreux, on dirait volontiers «spacieux »,
les appartements se caractérisent par des dimensions souvent spectaculaires, au regard dʼune composition générale qui est celle dʼun collectif, des espaces
de séjour, et ce tant en surface quʼen volume. Cette affirmation du luxe se prolonge dans le traitement réservé aux espaces communs qui, formant une cour
intérieure, interpénètrent les volumes habitables pour qu'entrent et se contrarient, dans un jeu incessant, ombre et lumière. Ce jeu se retrouve en façade, où
la recherche d'une limite toujours plus gommée entre extérieur et intérieur conduit à déporter les stores sur la ligne externe des balcons qui deviennent ainsi,
à leur tour, volumes. Ces stores, métalliques, orientables, déterminent un jeu graphique et contribuent par association à renforcer le caractère unitaire de la
proposition. Ce désir dʼunifier fortement ces constructions autour d'un vide central, dʼun corps creux, à la fois socle et parvis, et « mur épais » de contention,
est récurrent, et demeure la conséquence induite du mode d'investigation. Ce quatrième élément, ce vide intérieur, est le quatrième corps bâti, le ciment
permettant à l'ensemble de former un tout indivisible, renforcé et complété par l'intervention, à l'initiative des architectes, de l'artiste Catherine Bolle: sur la
façade nord de l'ancien bâtiment de services du Montreux Palace, profitant du point d'ancrage que constitue une circulation verticale ajoutée, une
calligraphie urbaine sur polycarbonate, semble fortuite, dérobée à toute vigilance. Laissant entrevoir un jeu subtil de transparences auxquelles se mêlent les
reflets miroités dʼun bassin, elle confirme que ce lieu tient son nouveau caractère.
La leçon de rattrapage a commencé.

Philippe Meyer


LEÇON DE RATTRAPAGE
Immeubles résidentiels «La verrière » à Montreux. Richter et Dahl Rocha, architectes

La seule nostalgie que je pourrais avoir est celle du futur. Jean Nouvel
Ce qui domine, c'est avant tout lʼoccupation. Le sentiment diffus que le projet proposé serait le produit dʼune rencontre, trop longtemps attendue, entre la
précarité des composantes essentielles du lieu, et la formulation pragmatique nécessaire des composantes, non moins essentielles, dʼun nécessaire
programme. C'est l'opportunité de dépasser les données figées dʼune situation, qui permet de redonner, par la précision de l'implantation, une représentation
contemporaine du contexte, en l'inscrivant dans une forme d'expression temporelle singulière, celle du rattrapage. À Montreux, où le charme désuet des
hôtels de cure ou de villégiature n'en finit plus de perdurer, les architectes osent, enfin, la rupture. Marquer l'espace comme lʼon marque un territoire, en
arpentant le périmètre, en ponctuant et infiltrant son sol. Insuffisant cependant si, dans cette approche sensible, ne transpirait pas le respect tangible de ce
que l'on pourrait appeler «le territoire de lʼautre», c'est-à-dire le lieu tel qu'il est, le lieu tel quʼil était. C'est dans cette interaction de forces, présentes et
nouvelles, que se détermine cohésion ou effondrement.
Les espaces architecturaux et/ou urbains sont l'évident reflet de passages successifs, empreints d'effacements, de pertes de mémoire, et des mutations qu'ils
imposent. Ce processus auguré linéaire sʼinterrompt parfois, et il est alors très difficile de reprendre le fil d'une conversation urbaine qui, par stratification
sédimentaire, fait la vie des villes. Transcender cette situation reste cependant possible et ne peut passer que par le regard « positif » porté sur l'état de la
question, que par la considération qu'«une architecture contemporaine inscrite dans un site construit préexistant ne sera pleinement réussie que si elle
contribue à valoriser ce qui l'entoure, et si, en retour, elle tire sa valorisation de son entourage immédiat »1.
La compréhension du contexte se traduit en termes de spécificité. Cette spécificité recouvre tout, tous les paramètres, économiques, environnementaux ou
culturels, tout autant que constructifs et techniques. C'est cela qui rend originale lʼattitude adoptée dans l'élaboration du projet. Une attitude qui, lui attribuant
délibérément un caractère contemporain, au-delà de la question de la forme, laquelle ne suscite que rarement l'événement, prône plus profondément lʼidée
que tous les espaces construits dépassant leur propre fonction, doivent être le témoignage dʼune prise de position.
Situé à l'est de Montreux, ce complexe résidentiel est adossé, au nord, à la voie ferrée et regarde, au sud, le Montreux Palace. Trois corps distincts forment
l'ensemble, deux nouvelles constructions s'ajoutent à la rénovation et à la transformation d'une troisième pour, par addition et conjugaison, délimiter le
contour dʼune esplanade les reliant. Ayant préalablement donné à l'ensemble une première définition des volumes : masses, gabarits, épaisseur, profondeur,
afin dʼapparenter l'acte de bâtir à un strict travail dʼinterprétation, les architectes donnent de l'espace une figuration qui ne relève pas seulement de l'ordre
construit. Ils confèrent également, dans une abstraction dimensionnelle, une définition étonnante, celle d'un immeuble de rapport, une villa locative urbaine.
Acceptant de refuser, d'oublier parfois, les caractéristiques « naturelles » du site, ne poursuivant pas une recherche constante, lassante, de lʼouverture
privilégiée, presque' obligée, sur le paysage, décidant de prendre le parti d'inclure la déqualification d'un terrain sous-voies, les trois édifices, qu'ils soient
créés ou rénovés, entrent dans une logique paradoxale, celle de la densification. Paradoxale par la confrontation d'un programme, appartements de haut
standing destinés à l'acquisition, et dʼune nécessité urbaine, celle de l'insertion, de la juxtaposition. Ensembles, groupés — les futurs acquéreurs devaient
comprendre qu'ainsi «imbriqués », la proximité des édifices deviendrait une qualité, leur association par la diversité typologique, la combinaison différenciée
des volumes, des matériaux de finition mis en oeuvre, un mode de démarcation, la possibilité pour chacun d'accéder à l'unicité.
Le choix des matériaux, homogènes, à l'unité répétitive, ne semble en rien innocent. La vision dʼune brique évoque un geste manuel sans cesse renouvelé,
et l'épaisseur du temps se mesure aussi par le processus de modification que le matériau employé révèle. Très généreux, on dirait volontiers «spacieux »,
les appartements se caractérisent par des dimensions souvent spectaculaires, au regard dʼune composition générale qui est celle dʼun collectif, des espaces
de séjour, et ce tant en surface quʼen volume. Cette affirmation du luxe se prolonge dans le traitement réservé aux espaces communs qui, formant une cour
intérieure, interpénètrent les volumes habitables pour qu'entrent et se contrarient, dans un jeu incessant, ombre et lumière. Ce jeu se retrouve en façade, où
la recherche d'une limite toujours plus gommée entre extérieur et intérieur conduit à déporter les stores sur la ligne externe des balcons qui deviennent ainsi,
à leur tour, volumes. Ces stores, métalliques, orientables, déterminent un jeu graphique et contribuent par association à renforcer le caractère unitaire de la
proposition. Ce désir dʼunifier fortement ces constructions autour d'un vide central, dʼun corps creux, à la fois socle et parvis, et « mur épais » de contention,
est récurrent, et demeure la conséquence induite du mode d'investigation. Ce quatrième élément, ce vide intérieur, est le quatrième corps bâti, le ciment
permettant à l'ensemble de former un tout indivisible, renforcé et complété par l'intervention, à l'initiative des architectes, de l'artiste Catherine Bolle: sur la
façade nord de l'ancien bâtiment de services du Montreux Palace, profitant du point d'ancrage que constitue une circulation verticale ajoutée, une
calligraphie urbaine sur polycarbonate, semble fortuite, dérobée à toute vigilance. Laissant entrevoir un jeu subtil de transparences auxquelles se mêlent les
reflets miroités dʼun bassin, elle confirme que ce lieu tient son nouveau caractère.
La leçon de rattrapage a commencé.

Philippe Meyer