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EDITIONÉDITION
YEARANNÉE
20190813184158017
RAYTRACING
Maison à Berne.Thomas Jomini, Valérie Jomini et Stanislas Zimmermann, architectes

Quelques chèvres se dirigent vers une bergerie, à flan de coteau. Une petite demeure les accueille, inscrite dans le paysage hétéroclite de ce quartier de
proche périphérie urbaine, plus tout à fait campagne, pas encore tout à fait ville. La maison de la Jurastrasse s'y dresse, fièrement, ancrée, plantée, plus
qu'accrochée à ce terrain fuyant, s'échappant peu à peu vers l'eau vive, omniprésente des bords de lʼAare.
Affirmer aujourdʼhui une théorie architecturale pérenne, défendre des principes, des vertus immuables s'avère difficile, contradictoire au temps vécu, à la
vitesse de perception que l'on en a, et invite davantage à privilégier une fragmentation progressive de la pensée. Cette fragmentation, que symbolise
l'instantané photographique, la répétition et la multiplicité des images, l'addition des référents formels,se traduit en une expression habillée, presque
déguisée, de lʼinstable, d'un mouvement latent. Les façades sont devenues des interfaces, des peaux sensibles, absorbantes, perméables ou protectrices, un
goût prononcé pour les textures, pour les matières inusitées s'est fait (à nouveau) jour et, l'architecture qu'elles révèlent, se mue en vecteur médiatique.
Ici, le jeu est double. Indéniablement le contexte sʼimprime, corrode. Au mimétisme s'oppose la carapace, la cage, une architecture réactive, un épiderme
caméléon, analogique, empreint des caractères magnétiques dʼune ligne à haute tension dont la proximité renforce la représentation paradoxale du décor.
Conçue pour offrir un mode dʼhabiter «alternatif »,en autorisant, sans modularité particulière, le potentiel de combiner une forme d'habitat communautaire et
la claire division de deux logements indépendants, la maison déploie un grand corps bâti, déplié dans une section «origamique». Le mode distributif,
dédoublé, est simple, et confirme l'ascension vers une lumière captée, au sommet, par deux hauts-jours verticaux, surdimensionnés, à la fois écrans et
projecteurs, vases d'expansion à l'infini de lʼespace intérieur. «Lorsque rien n'arrête notre regard, notre regard, écrit George Perrec, porte très loin. Mais sʼil
ne rencontre rien, il ne voit rien; il ne voit que ce qu'il rencontre: l'espace, c'est ce qui arrête le regard, ce sur quoi le regard butte.» Les deux «prises de vue»,
proposent en permanence, par la singularité de leur format, des images subjectives de la réalité observée. La reproduction des effets de la lumière en trois
dimensions, le Raytracing?, dépasse le jeu du cadrage et impose l'image à la vue, transformant alors la contemplation du paysage en séquence
photographique. Cette double-fenêtre ou le double apport identique de ces deux ouvertures, dans des plans différents, celui de la toiture et celui de la
façade, confèrent à la maison une complexité. Les surfaces continues sont confirmées, toit et façade ne font quʼun, les revêtements intérieurs ne se
distinguent que par le pli, le toit est admis dans l'espace habitable, la sous-toiture a disparu. La forme externe n'est plus un corps sous un chapeau mais un
volume déformé. Tout projet de maison peut porter à l'expérimentation, à la spéculation intellectuelle et technique. Le programme compact, aisément
contrôlable permet de définir la construction dans une notion plus proche de celle de l'objet que du bâtiment.
Les plans de la maison Faraday, dont l'expression dessinée emprunte son vocabulaire aux pièces mécaniques, évoquent un jeu de continuité périmétrale
sans début ni fin évidente, reprenant les rayons de courbure nécessaires à l'exécution des panneaux de couverture de cuivre. Les assemblages formels,
volumétriques, du balcon ou de l'escalier extérieur, adoptent le langage du mobilier, pour appartenir à un dedans-dehors volontairement flou, et, leur
expression reproductible se retrouve dans les composantes satellites des aménagements hospitaliers d'un jardin escarpé.
Les espaces sont fluides, la forme typologique, qui, par le regroupement latéral, au nord, des espaces distributifs et sanitaires, libère, à chaque niveau, un
plateau situé dans la meilleure exposition, et indique que rien n'est tout à fait figé, ni dans la composition spatiale, ni dans le mode diviseur choisis.
Si la façade de cuivre, ondulante, exaspère et concentre les vibrations atones de l'environnement immédiat, l'intérieur adopte la neutralité d'une page
blanche, qui peut, à tout instant se consteller d'images, de reflets, dʼintermittences. L'instabilité est alors maîtrisée,dans une forme expressive contrastée,
proche de l'Arte povera, qui décline les objets usuels du construit en autant dʼattentions «confortables », pour lesquelles les matériaux employés feignent de
démontrer une définition spartiate. Polycarbonates, verres colorés, simplement siliconés, panneaux de bois reconstitués, béton brut apparent, utilisés pour ce
qu'ils sont, dans leur véritable nature, composent les différents éléments nécessaires aux usages courants. Les parcours sont ponctués par la couleur, une
couleur qui n'existe que par la lumière, naturelle ou artificielle, en autant de filtres luminescents ou réfléchissants. Toit et façade se confondent dans une
monomatière. Une mise en oeuvre du cuivre, qui tire sa référence des plaques de tôles ondulées réservées autrefois aux constructions provisoires ou aux
abris de fortune, conférant à l'objet ainsi construit une forme de reconnaissance immédiate, un habit remarquable, spécifique qui échappe à l'ornement.
Détourné dans une approche sensible de la matière, le cuivre n'est pas neutralisé, son exposition constante le ternit, il devient, peu à peu, plus brun, demain,
peut-être serat-il noir, plus énigmatique encore.
À l'instar du Stellwerk de Herzog & de Meuron à Bâle, sa capacité absorbante est évolutive, l'objet est incertain, la maison Faraday va progressivement quitter
son univers insolite, parce que «l'architecture s'efface pour devenir toujours plus matérielle, toujours moins virtuelle, et offrir des images que lʼon comprenne
de manière formelle et sensuelle » dit Jacques Herzog.

Philippe Meyer

RAYTRACING
Maison à Berne.Thomas Jomini, Valérie Jomini et Stanislas Zimmermann, architectes

Quelques chèvres se dirigent vers une bergerie, à flan de coteau. Une petite demeure les accueille, inscrite dans le paysage hétéroclite de ce quartier de
proche périphérie urbaine, plus tout à fait campagne, pas encore tout à fait ville. La maison de la Jurastrasse s'y dresse, fièrement, ancrée, plantée, plus
qu'accrochée à ce terrain fuyant, s'échappant peu à peu vers l'eau vive, omniprésente des bords de lʼAare.
Affirmer aujourdʼhui une théorie architecturale pérenne, défendre des principes, des vertus immuables s'avère difficile, contradictoire au temps vécu, à la
vitesse de perception que l'on en a, et invite davantage à privilégier une fragmentation progressive de la pensée. Cette fragmentation, que symbolise
l'instantané photographique, la répétition et la multiplicité des images, l'addition des référents formels,se traduit en une expression habillée, presque
déguisée, de lʼinstable, d'un mouvement latent. Les façades sont devenues des interfaces, des peaux sensibles, absorbantes, perméables ou protectrices, un
goût prononcé pour les textures, pour les matières inusitées s'est fait (à nouveau) jour et, l'architecture qu'elles révèlent, se mue en vecteur médiatique.
Ici, le jeu est double. Indéniablement le contexte sʼimprime, corrode. Au mimétisme s'oppose la carapace, la cage, une architecture réactive, un épiderme
caméléon, analogique, empreint des caractères magnétiques dʼune ligne à haute tension dont la proximité renforce la représentation paradoxale du décor.
Conçue pour offrir un mode dʼhabiter «alternatif »,en autorisant, sans modularité particulière, le potentiel de combiner une forme d'habitat communautaire et
la claire division de deux logements indépendants, la maison déploie un grand corps bâti, déplié dans une section «origamique». Le mode distributif,
dédoublé, est simple, et confirme l'ascension vers une lumière captée, au sommet, par deux hauts-jours verticaux, surdimensionnés, à la fois écrans et
projecteurs, vases d'expansion à l'infini de lʼespace intérieur. «Lorsque rien n'arrête notre regard, notre regard, écrit George Perrec, porte très loin. Mais sʼil
ne rencontre rien, il ne voit rien; il ne voit que ce qu'il rencontre: l'espace, c'est ce qui arrête le regard, ce sur quoi le regard butte.» Les deux «prises de vue»,
proposent en permanence, par la singularité de leur format, des images subjectives de la réalité observée. La reproduction des effets de la lumière en trois
dimensions, le Raytracing?, dépasse le jeu du cadrage et impose l'image à la vue, transformant alors la contemplation du paysage en séquence
photographique. Cette double-fenêtre ou le double apport identique de ces deux ouvertures, dans des plans différents, celui de la toiture et celui de la
façade, confèrent à la maison une complexité. Les surfaces continues sont confirmées, toit et façade ne font quʼun, les revêtements intérieurs ne se
distinguent que par le pli, le toit est admis dans l'espace habitable, la sous-toiture a disparu. La forme externe n'est plus un corps sous un chapeau mais un
volume déformé. Tout projet de maison peut porter à l'expérimentation, à la spéculation intellectuelle et technique. Le programme compact, aisément
contrôlable permet de définir la construction dans une notion plus proche de celle de l'objet que du bâtiment.
Les plans de la maison Faraday, dont l'expression dessinée emprunte son vocabulaire aux pièces mécaniques, évoquent un jeu de continuité périmétrale
sans début ni fin évidente, reprenant les rayons de courbure nécessaires à l'exécution des panneaux de couverture de cuivre. Les assemblages formels,
volumétriques, du balcon ou de l'escalier extérieur, adoptent le langage du mobilier, pour appartenir à un dedans-dehors volontairement flou, et, leur
expression reproductible se retrouve dans les composantes satellites des aménagements hospitaliers d'un jardin escarpé.
Les espaces sont fluides, la forme typologique, qui, par le regroupement latéral, au nord, des espaces distributifs et sanitaires, libère, à chaque niveau, un
plateau situé dans la meilleure exposition, et indique que rien n'est tout à fait figé, ni dans la composition spatiale, ni dans le mode diviseur choisis.
Si la façade de cuivre, ondulante, exaspère et concentre les vibrations atones de l'environnement immédiat, l'intérieur adopte la neutralité d'une page
blanche, qui peut, à tout instant se consteller d'images, de reflets, dʼintermittences. L'instabilité est alors maîtrisée,dans une forme expressive contrastée,
proche de l'Arte povera, qui décline les objets usuels du construit en autant dʼattentions «confortables », pour lesquelles les matériaux employés feignent de
démontrer une définition spartiate. Polycarbonates, verres colorés, simplement siliconés, panneaux de bois reconstitués, béton brut apparent, utilisés pour ce
qu'ils sont, dans leur véritable nature, composent les différents éléments nécessaires aux usages courants. Les parcours sont ponctués par la couleur, une
couleur qui n'existe que par la lumière, naturelle ou artificielle, en autant de filtres luminescents ou réfléchissants. Toit et façade se confondent dans une
monomatière. Une mise en oeuvre du cuivre, qui tire sa référence des plaques de tôles ondulées réservées autrefois aux constructions provisoires ou aux
abris de fortune, conférant à l'objet ainsi construit une forme de reconnaissance immédiate, un habit remarquable, spécifique qui échappe à l'ornement.
Détourné dans une approche sensible de la matière, le cuivre n'est pas neutralisé, son exposition constante le ternit, il devient, peu à peu, plus brun, demain,
peut-être serat-il noir, plus énigmatique encore.
À l'instar du Stellwerk de Herzog & de Meuron à Bâle, sa capacité absorbante est évolutive, l'objet est incertain, la maison Faraday va progressivement quitter
son univers insolite, parce que «l'architecture s'efface pour devenir toujours plus matérielle, toujours moins virtuelle, et offrir des images que lʼon comprenne
de manière formelle et sensuelle » dit Jacques Herzog.

Philippe Meyer