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LE CONFORT MODERNE - Philipp Brühwiller, Construction de logements-Waldheimstrasse, Zoug 2001-2005

« Toute matière ne vaut que par ce que nous en faisons » Mies van der Rohe

Les modèles américains ont laissé des traces indélébiles dans le mode d’habiter et plus précisément dans le désir d’un mode d’habiter; Une notion de confort mise en scène, un confort plus acteur que décor, qui, invariablement nous renvoie à une iconographie moderne, celle de Julius Shulmann. Ce modèle a inspiré Philipp Brühwiller tant dans l’emploi des matériaux que dans la forme urbaine déployée.
Pas d’espace extérieur mais tout est extérieur. Pas de contact direct, tactile avec le paysage mais le paysage entre partout, est partout. Cette référence est un évident contraste. Celui qu’engendre le projet dans un contexte bâti hétérogène, anachronique. Le projet ne s’en protège pas, il s’y confronte dans un rapport de contiguïté où déceler qui est gêné par l’autre est difficile.
La volumétrie et le choix compositionnel créent un lien direct avec le voisinage immédiat. De ces « entre-liens », de ces pièces de calage interstitielles, dont le garage-socle fait partie, naissent, à la fois, les extensions, les étirements volumétriques des trois édifices, et l’espace de référence d’une cour intérieure, une surface semi-publique à l’instar des constructions en terrasses. La recherche d’un alignement, d’une correspondance crée une urbanité qui transforme et unifie le site, et dans un même temps, dote chacun des 40 appartements du complexe d’une échappée visuelle sur lac et montagnes. En opposition totale avec un environnement bâti daté, un jeu de forme fragmenté, découpé s’interpose dans le paysage en se jouant de la forte déclivité du territoire d’implantation. La lecture du plan est étonnante, la notion d’échelle s’y perd, trois gratte-ciel émergent de notre imagination et on se prend à rêver d’une ville suisse dépassant ses inhibitions…, et bien que reviennent sans cesse ces images de la baie de L.A ., la raison est ailleurs.
L’architecture suisse d’aujourd’hui semble vouloir redéfinir les rapports entre fonctionalité et valeurs, forme et construction, établissant ainsi une nouvelle séparation stable entre essence et apparence. Cette approche ne peut s’interpréter que par la création, l’imposition d’une nouvelle discipline de l’art de bâtir. Brühwiler s’installe, gomme toute distinction entre « forme artistique » (Kunstform) et « forme interne » (Kernform) au sens où Carl Boetticher1 l’entendait dans ses écrits théoriques. Cette forme interne ou intérieure est, selon Boetticher, liée à la nécessité, celle des purs besoins, celle de l’habitat au sens strict, celle, nous y revenons, du confort minimal. La forme artistique ou extérieure, est celle de l’habillage, de l’enveloppe dirait-on aujourd’hui, cette expression doit donner à la matière son identité, et s’inscrire dans un ordre générateur fait de lignes et de réseaux conférant à l’ensemble un tracé géométrique reconnaissable jusque dans l’épiderme de la construction. Une alternance de verre et de pierre, qui, soulignant ici une double projection, celle des allèges, solides, rugueuses, assemblages de granit irréguliers, et celle des baies, plus vitrines que bow-window, sophistiquées (un système de type vacuum permettant de les rendre à volonté hermétique à toute pénétration venteuse), lisses, nous renvoie à l’opposition fondatrice du plan, à ce jeu contrôlé de pleins et de vides. Construire l’espace en jouant sur les contrastes, les contre-poids, le clair-obscur et, interposer sans diviser.
Le projet nous rappelle qu’une baie au-delà de toute fonction, est un medium donnant à l’espace exposé tout son sens. Cette notion n’est pas le fait unique des architectures et est utilisée en peinture depuis toujours.
La hauteur d’allège est également primordiale. La réglementation impose une altitude administrative fixée à 0,90. Cette législation a créé une habitude à laquelle déroge l’architecte, qui préfère, comme cela se faisait traditionnellement, de les placer à 0,60 et d’utiliser, pour respecter les exigences légales, une barre d’appui intérieure devenant un artifice à valeur de motif. La hauteur des baies est également inhabituelles, pour des raisons essentiellement économiques les grandes baies ont quitté le logement pour ne plus apparaître que dans les surfaces de bureaux, ici, le vitrage se confond avec le niveau des plafonds, plus encore, il s’en dégage pour proposer une façade-rideau par étage, impression que renforce un coffret de store, assurant la protection solaire, et dont la position « sur-vitrine » accentue les lignes de la composition générale de la façade et dramatise les vues sur le paysage. Pas de balcon bien sûr mais de grandes loggias, que deviennent les appartements eux-mêmes, lesquelles sont occultées par un double-rideau.
Les baies figurent ainsi parfaitement l’expression d’un changement d’échelle, le rapport de l’unité et de l’ensemble. Intérieurement, chaque édifice se caractérise par la présence d’un noyau de béton armé constituant le squelette et regroupant les systèmes distributifs. Cette organisation du plan libère les plateaux et autorise toute composition spatiale. Cuisine et séjour sont une seule et même pièce qui occupe le front de l’appartement et est divisée en deux secteurs fonctionnels. Les pièces individuelles sont regroupées dans la partie opposée et révèlerait une distinction nette entre la nuit et le jour, si la nuit dans une telle situation ne valait pas le jour…L’histoire ne faillit jamais s’écrire. Le concours organisé sous l’égide de la Commune de Zoug entre équipes d’investisseurs et de promoteurs donna pourtant un résultat. Le projet de Philipp Brühwiler en était le lauréat. Mais il en va à Zoug comme ailleurs, en décalage culturel patent, le projet fut, si ce n’est contesté, confronté à une situation de blocage sans issue. Il fallait renverser la tendance, prendre le projet à son compte et, coûte que coûte, le réaliser. L’architecte choisit cette voie, décida d’agir seul, et de devenir le promoteur de cette opération. Dès lors rien ne s’opposait plus à une forme d’évolution qui, défend paradoxalement à l’image perçue et combattue, la pérennité, le statique, l’immuable.

Philippe Meyer

LE CONFORT MODERNE - Philipp Brühwiller, Construction de logements-Waldheimstrasse, Zoug 2001-2005

« Toute matière ne vaut que par ce que nous en faisons » Mies van der Rohe


Les modèles américains ont laissé des traces indélébiles dans le mode d’habiter et plus précisément dans le désir d’un mode d’habiter; Une notion de confort mise en scène, un confort plus acteur que décor, qui, invariablement nous renvoie à une iconographie moderne, celle de Julius Shulmann. Ce modèle a inspiré Philipp Brühwiller tant dans l’emploi des matériaux que dans la forme urbaine déployée.
Pas d’espace extérieur mais tout est extérieur. Pas de contact direct, tactile avec le paysage mais le paysage entre partout, est partout. Cette référence est un évident contraste. Celui qu’engendre le projet dans un contexte bâti hétérogène, anachronique. Le projet ne s’en protège pas, il s’y confronte dans un rapport de contiguïté où déceler qui est gêné par l’autre est difficile.
La volumétrie et le choix compositionnel créent un lien direct avec le voisinage immédiat. De ces « entre-liens », de ces pièces de calage interstitielles, dont le garage-socle fait partie, naissent, à la fois, les extensions, les étirements volumétriques des trois édifices, et l’espace de référence d’une cour intérieure, une surface semi-publique à l’instar des constructions en terrasses. La recherche d’un alignement, d’une correspondance crée une urbanité qui transforme et unifie le site, et dans un même temps, dote chacun des 40 appartements du complexe d’une échappée visuelle sur lac et montagnes. En opposition totale avec un environnement bâti daté, un jeu de forme fragmenté, découpé s’interpose dans le paysage en se jouant de la forte déclivité du territoire d’implantation. La lecture du plan est étonnante, la notion d’échelle s’y perd, trois gratte-ciel émergent de notre imagination et on se prend à rêver d’une ville suisse dépassant ses inhibitions…, et bien que reviennent sans cesse ces images de la baie de L.A ., la raison est ailleurs.
L’architecture suisse d’aujourd’hui semble vouloir redéfinir les rapports entre fonctionalité et valeurs, forme et construction, établissant ainsi une nouvelle séparation stable entre essence et apparence. Cette approche ne peut s’interpréter que par la création, l’imposition d’une nouvelle discipline de l’art de bâtir. Brühwiler s’installe, gomme toute distinction entre « forme artistique » (Kunstform) et « forme interne » (Kernform) au sens où Carl Boetticher1 l’entendait dans ses écrits théoriques. Cette forme interne ou intérieure est, selon Boetticher, liée à la nécessité, celle des purs besoins, celle de l’habitat au sens strict, celle, nous y revenons, du confort minimal. La forme artistique ou extérieure, est celle de l’habillage, de l’enveloppe dirait-on aujourd’hui, cette expression doit donner à la matière son identité, et s’inscrire dans un ordre générateur fait de lignes et de réseaux conférant à l’ensemble un tracé géométrique reconnaissable jusque dans l’épiderme de la construction. Une alternance de verre et de pierre, qui, soulignant ici une double projection, celle des allèges, solides, rugueuses, assemblages de granit irréguliers, et celle des baies, plus vitrines que bow-window, sophistiquées (un système de type vacuum permettant de les rendre à volonté hermétique à toute pénétration venteuse), lisses, nous renvoie à l’opposition fondatrice du plan, à ce jeu contrôlé de pleins et de vides. Construire l’espace en jouant sur les contrastes, les contre-poids, le clair-obscur et, interposer sans diviser.
Le projet nous rappelle qu’une baie au-delà de toute fonction, est un medium donnant à l’espace exposé tout son sens. Cette notion n’est pas le fait unique des architectures et est utilisée en peinture depuis toujours.
La hauteur d’allège est également primordiale. La réglementation impose une altitude administrative fixée à 0,90. Cette législation a créé une habitude à laquelle déroge l’architecte, qui préfère, comme cela se faisait traditionnellement, de les placer à 0,60 et d’utiliser, pour respecter les exigences légales, une barre d’appui intérieure devenant un artifice à valeur de motif. La hauteur des baies est également inhabituelles, pour des raisons essentiellement économiques les grandes baies ont quitté le logement pour ne plus apparaître que dans les surfaces de bureaux, ici, le vitrage se confond avec le niveau des plafonds, plus encore, il s’en dégage pour proposer une façade-rideau par étage, impression que renforce un coffret de store, assurant la protection solaire, et dont la position « sur-vitrine » accentue les lignes de la composition générale de la façade et dramatise les vues sur le paysage. Pas de balcon bien sûr mais de grandes loggias, que deviennent les appartements eux-mêmes, lesquelles sont occultées par un double-rideau.
Les baies figurent ainsi parfaitement l’expression d’un changement d’échelle, le rapport de l’unité et de l’ensemble. Intérieurement, chaque édifice se caractérise par la présence d’un noyau de béton armé constituant le squelette et regroupant les systèmes distributifs. Cette organisation du plan libère les plateaux et autorise toute composition spatiale. Cuisine et séjour sont une seule et même pièce qui occupe le front de l’appartement et est divisée en deux secteurs fonctionnels. Les pièces individuelles sont regroupées dans la partie opposée et révèlerait une distinction nette entre la nuit et le jour, si la nuit dans une telle situation ne valait pas le jour…L’histoire ne faillit jamais s’écrire. Le concours organisé sous l’égide de la Commune de Zoug entre équipes d’investisseurs et de promoteurs donna pourtant un résultat. Le projet de Philipp Brühwiler en était le lauréat. Mais il en va à Zoug comme ailleurs, en décalage culturel patent, le projet fut, si ce n’est contesté, confronté à une situation de blocage sans issue. Il fallait renverser la tendance, prendre le projet à son compte et, coûte que coûte, le réaliser. L’architecte choisit cette voie, décida d’agir seul, et de devenir le promoteur de cette opération. Dès lors rien ne s’opposait plus à une forme d’évolution qui, défend paradoxalement à l’image perçue et combattue, la pérennité, le statique, l’immuable.

Philippe Meyer