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20190813183652378
LA PROMESSE D'UN PHARE - Siège des Syndacats patronaux à Genève, François Maurice et Jean-Pierre Dom architectes

« La construction nue force la vérité. Quand elle n’est pas encore revêtue, l’ossature montre l’audace de la construction » Erich Mendelsohn » Amerika, 1926.

« Donner la primauté à la structure »….
François Maurice énonce ainsi ce qui caractérise à l’évidence cet édifice.
C’est de la structure constructive dont il s’agit mais c’est d’une autre structure, ou plus précisément, c’est une autre structure dont l’édifice devient constituant et constitutif, la structure urbaine. Cette structure urbaine qui se trouve à jamais modifiée, et dont le bâtiment en est l’empreinte et l’émergence. A ce lieu singulier, à la géographie et à la topographie tourmentées, le siège des Syndicats Patronaux oppose la simplicité « naturelle » de la forme, une forme qui le porte à devenir, à la fois, couture d’une rencontre hasardeuse entre rue et une végétation peu apprivoisée, et « tête de pont » qui retentissant loin de ses bases, est fédératrice d’une hétérogénéité environnante. Les intentions sont simples. Un socle puissant, contenant, calant en monolithe les terres et, portant, sous le niveau de la chaussée, le corps émergeant.
L’assise que le socle exprime, reçoit, à l’exception de la salle de restaurant et des pièces de réception portés en attique, les éléments programmatiques annexes aux espaces de bureau, et, en particulier la salle de conférence qui, circulaire, trouve son inscription dans la liberté statique qu’octroît le jumelage des piliers en une seule et même colonne. Le corps principal, se compose d’un compartimentage par blocs, au nombre de quatre, distingués en trois plus un, dont le lien vertical et horizontal est assuré par un tiers de raccord intersticiel accueillant l’escalier principal. Ces quatre éléments, sur plan carré, sont définis par une grille modulaire, établie sur une trame de 1,65m , et sont supportés par huit piliers en béton armé habillés de coffrages perdus en acier peint. Ces « carcans » ainsi nommés par les architectes François Maurice et Jean-Pierre Dom, sont la traduction spatiale, par l’adoption systématique d’un module standard permettant une grande souplesse de cloisonnement et la possibilité d’une standardisation poussée, d’une recherche constante de flexibilité.
Ce maître-mot occupe les architectes comme il a occupé avant eux, Berlage à Amsterdam pour le projet de la Bourse (1898), Wright pour le Larkin Building de Buffalo (1904) ou, Mies van der Rohe  pour le Crown Hall de Chicago (1953), qui déclarait : « …comme vous le voyez, le bâtiment est un grand espace unique. Nous pensons qu’il s’agit là de la voie architecturale la plus économique et la plus pratique aujourd’hui….on pense généralement que le plan variable signifie une liberté totale. C’est un malentendu. Il demande à l’architecte autant de discipline et d’intelligence qu’un plan conventionnel. »
La recherche est déployée dans différentes directions. L’aspect économique, par la préfabrication, par la légèreté et l’encombrement minimal et l’optimisation des surfaces en découlant, par une simplicité de montage qui a son corollaire dans une simplicité de maintenance, par la polyvalence d’utilisation, par la réduction du nombre d’éléments constituants et constructifs, enfin, par l’adoption du principe d’évolution. La conséquence esthétique, non pas strictement formelle, insuffisante, mais liée à une volonté expressive, une « honnêteté » bâtie, par la révélation de la fonction comme élément acceptable, fait en façade, la démonstration du plan et de ses attendus. Une fois, en effet, principe et matériau de structure ou d’ossature choisi, il convenait de traduire cette modularité du plan dans son expression verticale.
La trame se projette ainsi dans une parfaite vérité constructive et s’habille de verre. Premier bâtiment climatisé à Genève, sa façade se devait d’être thermiquement la plus efficace possible, en utilisant le matériau verrier le plus performant. La définition dorée qui transparaît encore aujourd’hui n’est aucunement liée à une volonté clinquante, bien éloignée de l’esprit des concepteurs, mais à la nécessité contrainte de l’usage du « Stopray », matériau produit alors que dans cette unique tonalité chromatique… Les compartiments, répartis dans la définition modulaire du plan, selon un mode organique, présentent une disposition de pleins et de vides qui ne déterminent plus murs et fenêtres, mais espace habitable et circulation. La rupture d’échelle est là, l’édifice n’est plus pensé en fonction de l’individu mais en fonction de la collectivité. Ne plus bâtir des murs mais des ossatures à contreventements tridimensionnels. Ce passage du corridor à l’ « espace universel » autorise une architecture, à la fois, ouverte et ordonnée. En 1959, Yona Friedman en analyse l’idée par la déclinaison d’une grille, structure minimale acceptant la reconversion et la croissance. Le système recevra plus tard l’appellation de réseau et conduisit, à l’élaboration de structures linéaires ou de structures arborescentes. L’architecte français Edouard Albert exprimait en 1959 cette vocation dans sa leçon intitulée « Pour une architecture spatiale » et évoquait le potentiel offert par « la combinaison des ces fractions d’espaces accolées, imbriquées, superposées, répétées ou soustraites, évidemment plus difficile qu’une mise en place de fenêtres dans une maçonnerie et que la répartition optimum de points porteurs dans les plans d’un bâtiment courant. Lorsqu’on a pu, à force d’études, maîtriser les rapports, résoudre l’équation du plus petit commun diviseur ou module de la structure secondaire, en même temps que celle du plus grand commun multiple ou rythme général de la structure primaire, on peut être alors sûr de l’unité de l’œuvre et de son échelle par rapport à l’homme et au site. »
Le siège des Syndicats Patronaux entre dans cette dialectique spatiale et ordonnatrice, en proposant la rencontre d’une forme interactive, conjuguant géométrie « nécessaire » et, règles du lieu, règles d’usage d’un tissu urbain. L’introduction de l’élément transformateur que constitue cette construction, son processus structurant, l’obligerait alors à devenir, par sa nature génératrice, un point de référence de tous les projets à venir.
Urbaniser devrait être un verbe efficace, il n’est qu’un mot de bonne volonté. On le sait, on le voit, l’unicité demeure, la continuité est absente, et le phare, qui n’en finit pas, sans pâlir, de signaler sa présence, n’est qu’une (belle) promesse…

Philippe Meyer

« Une option sur le vide»_Edouard Albert,
réunis par Hubert Tonka, édition Sens&Tonka-1994

LA PROMESSE D'UN PHARE - Siège des Syndacats patronaux à Genève, François Maurice et Jean-Pierre Dom architectes

« La construction nue force la vérité. Quand elle n’est pas encore revêtue, l’ossature montre l’audace de la construction » Erich Mendelsohn » Amerika, 1926.

« Donner la primauté à la structure »….
François Maurice énonce ainsi ce qui caractérise à l’évidence cet édifice.
C’est de la structure constructive dont il s’agit mais c’est d’une autre structure, ou plus précisément, c’est une autre structure dont l’édifice devient constituant et constitutif, la structure urbaine. Cette structure urbaine qui se trouve à jamais modifiée, et dont le bâtiment en est l’empreinte et l’émergence. A ce lieu singulier, à la géographie et à la topographie tourmentées, le siège des Syndicats Patronaux oppose la simplicité « naturelle » de la forme, une forme qui le porte à devenir, à la fois, couture d’une rencontre hasardeuse entre rue et une végétation peu apprivoisée, et « tête de pont » qui retentissant loin de ses bases, est fédératrice d’une hétérogénéité environnante. Les intentions sont simples. Un socle puissant, contenant, calant en monolithe les terres et, portant, sous le niveau de la chaussée, le corps émergeant.
L’assise que le socle exprime, reçoit, à l’exception de la salle de restaurant et des pièces de réception portés en attique, les éléments programmatiques annexes aux espaces de bureau, et, en particulier la salle de conférence qui, circulaire, trouve son inscription dans la liberté statique qu’octroît le jumelage des piliers en une seule et même colonne. Le corps principal, se compose d’un compartimentage par blocs, au nombre de quatre, distingués en trois plus un, dont le lien vertical et horizontal est assuré par un tiers de raccord intersticiel accueillant l’escalier principal. Ces quatre éléments, sur plan carré, sont définis par une grille modulaire, établie sur une trame de 1,65m , et sont supportés par huit piliers en béton armé habillés de coffrages perdus en acier peint. Ces « carcans » ainsi nommés par les architectes François Maurice et Jean-Pierre Dom, sont la traduction spatiale, par l’adoption systématique d’un module standard permettant une grande souplesse de cloisonnement et la possibilité d’une standardisation poussée, d’une recherche constante de flexibilité.
Ce maître-mot occupe les architectes comme il a occupé avant eux, Berlage à Amsterdam pour le projet de la Bourse (1898), Wright pour le Larkin Building de Buffalo (1904) ou, Mies van der Rohe pour le Crown Hall de Chicago (1953), qui déclarait : « …comme vous le voyez, le bâtiment est un grand espace unique. Nous pensons qu’il s’agit là de la voie architecturale la plus économique et la plus pratique aujourd’hui….on pense généralement que le plan variable signifie une liberté totale. C’est un malentendu. Il demande à l’architecte autant de discipline et d’intelligence qu’un plan conventionnel. »
La recherche est déployée dans différentes directions. L’aspect économique, par la préfabrication, par la légèreté et l’encombrement minimal et l’optimisation des surfaces en découlant, par une simplicité de montage qui a son corollaire dans une simplicité de maintenance, par la polyvalence d’utilisation, par la réduction du nombre d’éléments constituants et constructifs, enfin, par l’adoption du principe d’évolution. La conséquence esthétique, non pas strictement formelle, insuffisante, mais liée à une volonté expressive, une « honnêteté » bâtie, par la révélation de la fonction comme élément acceptable, fait en façade, la démonstration du plan et de ses attendus. Une fois, en effet, principe et matériau de structure ou d’ossature choisi, il convenait de traduire cette modularité du plan dans son expression verticale.
La trame se projette ainsi dans une parfaite vérité constructive et s’habille de verre. Premier bâtiment climatisé à Genève, sa façade se devait d’être thermiquement la plus efficace possible, en utilisant le matériau verrier le plus performant. La définition dorée qui transparaît encore aujourd’hui n’est aucunement liée à une volonté clinquante, bien éloignée de l’esprit des concepteurs, mais à la nécessité contrainte de l’usage du « Stopray », matériau produit alors que dans cette unique tonalité chromatique… Les compartiments, répartis dans la définition modulaire du plan, selon un mode organique, présentent une disposition de pleins et de vides qui ne déterminent plus murs et fenêtres, mais espace habitable et circulation. La rupture d’échelle est là, l’édifice n’est plus pensé en fonction de l’individu mais en fonction de la collectivité. Ne plus bâtir des murs mais des ossatures à contreventements tridimensionnels. Ce passage du corridor à l’ « espace universel » autorise une architecture, à la fois, ouverte et ordonnée. En 1959, Yona Friedman en analyse l’idée par la déclinaison d’une grille, structure minimale acceptant la reconversion et la croissance. Le système recevra plus tard l’appellation de réseau et conduisit, à l’élaboration de structures linéaires ou de structures arborescentes. L’architecte français Edouard Albert exprimait en 1959 cette vocation dans sa leçon intitulée « Pour une architecture spatiale » et évoquait le potentiel offert par « la combinaison des ces fractions d’espaces accolées, imbriquées, superposées, répétées ou soustraites, évidemment plus difficile qu’une mise en place de fenêtres dans une maçonnerie et que la répartition optimum de points porteurs dans les plans d’un bâtiment courant. Lorsqu’on a pu, à force d’études, maîtriser les rapports, résoudre l’équation du plus petit commun diviseur ou module de la structure secondaire, en même temps que celle du plus grand commun multiple ou rythme général de la structure primaire, on peut être alors sûr de l’unité de l’œuvre et de son échelle par rapport à l’homme et au site. »
Le siège des Syndicats Patronaux entre dans cette dialectique spatiale et ordonnatrice, en proposant la rencontre d’une forme interactive, conjuguant géométrie « nécessaire » et, règles du lieu, règles d’usage d’un tissu urbain. L’introduction de l’élément transformateur que constitue cette construction, son processus structurant, l’obligerait alors à devenir, par sa nature génératrice, un point de référence de tous les projets à venir.
Urbaniser devrait être un verbe efficace, il n’est qu’un mot de bonne volonté. On le sait, on le voit, l’unicité demeure, la continuité est absente, et le phare, qui n’en finit pas, sans pâlir, de signaler sa présence, n’est qu’une (belle) promesse…

Philippe Meyer

« Une option sur le vide»_Edouard Albert,
réunis par Hubert Tonka, édition Sens&Tonka-1994