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SUR L'ARCHITECTURE
« …une surélévation commence au sol. » Jean Nouvel

C’est l’essence même de l’architecture des villes que de sortir de ses limites. Ainsi les considérations inquiètes sur le devenir de nos villes, sur leur densification, s’inscrivent dans la longue et historique réflexion sur leur extension…horizontale. Cet étalement urbain est désormais confronté au coût toujours plus élevé du foncier. Traiter le thème de la surélévation, extension cette fois verticale et ponctuelle d’un existant qui serait sous-exploité, prend alors tout son sens. Une occupation du vide, entre ciel et bâti originel. « Après la densification du sol….c’est la densification du ciel ! » clame Paul Virilio. La question morphologique du toit, forme aboutie ou en attente, ou plus généralement couronnement d’un édifice, se pose. Parle-t-on d’ailleurs davantage de superposition, par empilement ou simple addition ? L’extension qui a valeur de prolongement est-elle duplication formelle ou expansion volumétrique? Genève possède une tradition historique en matière de surélévation ou de réappropriation des combles, c’est dans cette logique d’exploitation que se place le projet et la réalisation de l’agence Bassi-Carella, place du Cirque. L’objectif est double. Loger un nouvel étage par « étirement » et le coiffer d’une nouvelle toiture à son tour habitée. Faire du volume ajouté, l’abstraction du volume qui le supporte, l’évocation du mur troué, en admettre la succession des pleins et des vides, dans une proportion de percement identique mais dans l’écriture d’une modénature recherchant, par le jeu des transparences et des reflets, accord et dissociation. L’ensemble, fonctionne alors comme une seule et même entité, cette dilatation volumétrique empruntant dans son vocabulaire les éléments essentiels des caractères constituants de l’édifice premier. Le projet adopte un traitement apparemment unitaire de chacune de ses façades qui, comme dans l’écriture d’une suite qu’exprime une géométrie fractionnée, décrivent un pentagone adossé au mur aveugle de la salle de concert du Victoria Hall. Cependant, la différence de profondeur des lames juxtaposées sur les segments de façade, confère à l’enveloppe une texture qu’accentue le jeu des ombres. Interposées toute hauteur, sur une trame régulière et ordonnatrice, en alternance des brises-soleil, la structure porteuse complémentaire, nécessitant une mesure augmentée, se fond dans une unique continuité sur l’ensemble du périmètre, et sur le fil ténu du derme et de l’épiderme de son support. L’image est évolutive et, en se développant sans rupture, est déterminée par la position et le déplacement de l’observateur. De l’opacité d’un reflet diurne, dans une perspective lointaine, à la transparence nocturne, au fur et à mesure de son approche. Cette fragmentation de l’unité murale de la façade qui crée un effet de masque, permet, en outre, de préserver une forme attendue d’intimité. Le (nouveau) toit, recouvert de panneaux de zinc, clôt le volume expansé. Son inscription bien que fidèle et identifiable reste dépourvue de tout mimétisme.
L’édifice original du XIXème est restauré, les espaces réaménagés mais l’essentiel est ailleurs. Il réside dans l’exigence d’une réinterprétation contemporaine, dont la matérialité forte est rendue par l’emploi exhaustif du béton teinté qui reprend, en s’intercalant entre les nez de dalles, les tonalités des ornements de la pierre de façade originale.

« Le non-bâti constitue l’urbain au même titre que le bâti » selon Rem Koolhaas
Dans une approche urbaine plus dense, plus contenue, c’est un processus d’accumulation qui transparaît, accumuler dans le sens de concourir à former, à produire, une quantité plus importante à l’aide d’un autre élément de nature similaire. Augmenter la surface de plancher d’un édifice par surélévation est plus généralement assimilé à augmenter le nombre des habitants, et cette augmentation s’entend par conséquent, aujourd’hui, par une relation immédiate et naturelle, à la réalisation de nouveaux espaces habitables, tant demeure cruciale dans nos villes la création de nouveaux logements. Il est cependant d’autres usages concernés par l’élévation, la prise de hauteur des constructions existantes, qu’elle qu’en soit l’échelle de l’intervention, à l’image du projet d’OMA pour l’agrandissement du Wihtney Museum à New-York, ou du prolongement iconoclaste d’un hangar portuaire pour l’ Elbphilharmonie de Hambourg par Herzog&de Meuron, également auteurs, par ailleurs, à Madrid de la transformation d’une centrale électrique en espace culturel.
Des réaffectations d’usage qui justifient une césure, une forme légitimée et assumée de dissonance d’une architecture qui s’édifie sur elle-même dans un « vivre ensemble » acceptant et revendiquant la dissemblance.
une dissemblance qui, au fil du temps, par osmose, déteint et contamine son support. Les exemples sont toujours plus nombreux et démontrent la nécessité obligée d’occuper un nouveau sol, un deuxième sol, pour ne pas devoir excentrer les activités à caractère public. L’interrelation de ces constructions, à un niveau de lecture détaché, est une autre composante riche du thème et déterminera probablement demain un mode d’urbanisation singulier. Sur un plan architectural, chaque rehaussement pose l’évidente question de l’équilibre. Comment prolonger sans rompre l’équilibre des masses bâties? Comment parvenir à une homogénéité formelle et structurelle sans artifice ? Dans les termes conjugués des trois dimensions qui la composent mais également par une quatrième dimension, sensorielle, qui combine éloignement du spectateur, d’une part, et incidence sur l’espace urbain qui lui est directement attaché, d’autre part.
Les voies de l’architecture explorent très naturellement, en s’échappant du domaine de l’urbanisme, celles des structures. Dans la complexité des différents réseaux qu’il convient de coordonner, dans l’espérance d’une balance positive des utilités et de l’irrationnel permettant de transcender une construction pour lui donner valeur d’œuvre, la mutation ou l’évolution statique de l’objet reste ainsi le défi le plus intéressant. Au-delà de la nécessaire et cependant insuffisante réponse aux rapports d’usage, à l’habitabilité, c’est l’adéquation esthétique et technique, de la relation qu’entretiennent squelette du support et nouvelle incidence structurelle de l’élément qui lui était jusqu’ici étranger qui détermine la qualité expressive d’une surélévation. En dissociant comme dans toute architecture, le permanent et le temporaire mais dans un temps de réalisation dont l’écart n’est pas maîtrisé et en l’absence de toute prédisposition spatiale définie. Dans ce processus d’élaboration, la tentation de la reproduction est grande, une reproduction «  à l’identique » pour traduire ce qui serait une fausse continuité, un faux prolongement historique, un contrepoint à l’histoire d’une construction qui ferait l’économie du temps, l’économie de l’usage, l’économie, au fond, de la réflexion. Une analogie qui ne serait que formelle, une analogie…de façade. La matière construite, déjà construite, est le résultat d’une forme accélérée de sédimentation. Ajouter, augmenter, d’une certaine manière, épaissir, par la surélévation consiste ainsi en une rupture temporelle et à la forme résolue d’un achèvement. Un dialogue s’instaure. Sur l’architecture.

Philippe Meyer

SUR L'ARCHITECTURE
« …une surélévation commence au sol. » Jean Nouvel

C’est l’essence même de l’architecture des villes que de sortir de ses limites. Ainsi les considérations inquiètes sur le devenir de nos villes, sur leur densification, s’inscrivent dans la longue et historique réflexion sur leur extension…horizontale. Cet étalement urbain est désormais confronté au coût toujours plus élevé du foncier. Traiter le thème de la surélévation, extension cette fois verticale et ponctuelle d’un existant qui serait sous-exploité, prend alors tout son sens. Une occupation du vide, entre ciel et bâti originel. « Après la densification du sol….c’est la densification du ciel ! » clame Paul Virilio. La question morphologique du toit, forme aboutie ou en attente, ou plus généralement couronnement d’un édifice, se pose. Parle-t-on d’ailleurs davantage de superposition, par empilement ou simple addition ? L’extension qui a valeur de prolongement est-elle duplication formelle ou expansion volumétrique? Genève possède une tradition historique en matière de surélévation ou de réappropriation des combles, c’est dans cette logique d’exploitation que se place le projet et la réalisation de l’agence Bassi-Carella, place du Cirque. L’objectif est double. Loger un nouvel étage par « étirement » et le coiffer d’une nouvelle toiture à son tour habitée. Faire du volume ajouté, l’abstraction du volume qui le supporte, l’évocation du mur troué, en admettre la succession des pleins et des vides, dans une proportion de percement identique mais dans l’écriture d’une modénature recherchant, par le jeu des transparences et des reflets, accord et dissociation. L’ensemble, fonctionne alors comme une seule et même entité, cette dilatation volumétrique empruntant dans son vocabulaire les éléments essentiels des caractères constituants de l’édifice premier. Le projet adopte un traitement apparemment unitaire de chacune de ses façades qui, comme dans l’écriture d’une suite qu’exprime une géométrie fractionnée, décrivent un pentagone adossé au mur aveugle de la salle de concert du Victoria Hall. Cependant, la différence de profondeur des lames juxtaposées sur les segments de façade, confère à l’enveloppe une texture qu’accentue le jeu des ombres. Interposées toute hauteur, sur une trame régulière et ordonnatrice, en alternance des brises-soleil, la structure porteuse complémentaire, nécessitant une mesure augmentée, se fond dans une unique continuité sur l’ensemble du périmètre, et sur le fil ténu du derme et de l’épiderme de son support. L’image est évolutive et, en se développant sans rupture, est déterminée par la position et le déplacement de l’observateur. De l’opacité d’un reflet diurne, dans une perspective lointaine, à la transparence nocturne, au fur et à mesure de son approche. Cette fragmentation de l’unité murale de la façade qui crée un effet de masque, permet, en outre, de préserver une forme attendue d’intimité. Le (nouveau) toit, recouvert de panneaux de zinc, clôt le volume expansé. Son inscription bien que fidèle et identifiable reste dépourvue de tout mimétisme.
L’édifice original du XIXème est restauré, les espaces réaménagés mais l’essentiel est ailleurs. Il réside dans l’exigence d’une réinterprétation contemporaine, dont la matérialité forte est rendue par l’emploi exhaustif du béton teinté qui reprend, en s’intercalant entre les nez de dalles, les tonalités des ornements de la pierre de façade originale.

« Le non-bâti constitue l’urbain au même titre que le bâti » selon Rem Koolhaas
Dans une approche urbaine plus dense, plus contenue, c’est un processus d’accumulation qui transparaît, accumuler dans le sens de concourir à former, à produire, une quantité plus importante à l’aide d’un autre élément de nature similaire. Augmenter la surface de plancher d’un édifice par surélévation est plus généralement assimilé à augmenter le nombre des habitants, et cette augmentation s’entend par conséquent, aujourd’hui, par une relation immédiate et naturelle, à la réalisation de nouveaux espaces habitables, tant demeure cruciale dans nos villes la création de nouveaux logements. Il est cependant d’autres usages concernés par l’élévation, la prise de hauteur des constructions existantes, qu’elle qu’en soit l’échelle de l’intervention, à l’image du projet d’OMA pour l’agrandissement du Wihtney Museum à New-York, ou du prolongement iconoclaste d’un hangar portuaire pour l’ Elbphilharmonie de Hambourg par Herzog&de Meuron, également auteurs, par ailleurs, à Madrid de la transformation d’une centrale électrique en espace culturel.
Des réaffectations d’usage qui justifient une césure, une forme légitimée et assumée de dissonance d’une architecture qui s’édifie sur elle-même dans un « vivre ensemble » acceptant et revendiquant la dissemblance.
une dissemblance qui, au fil du temps, par osmose, déteint et contamine son support. Les exemples sont toujours plus nombreux et démontrent la nécessité obligée d’occuper un nouveau sol, un deuxième sol, pour ne pas devoir excentrer les activités à caractère public. L’interrelation de ces constructions, à un niveau de lecture détaché, est une autre composante riche du thème et déterminera probablement demain un mode d’urbanisation singulier. Sur un plan architectural, chaque rehaussement pose l’évidente question de l’équilibre. Comment prolonger sans rompre l’équilibre des masses bâties? Comment parvenir à une homogénéité formelle et structurelle sans artifice ? Dans les termes conjugués des trois dimensions qui la composent mais également par une quatrième dimension, sensorielle, qui combine éloignement du spectateur, d’une part, et incidence sur l’espace urbain qui lui est directement attaché, d’autre part.
Les voies de l’architecture explorent très naturellement, en s’échappant du domaine de l’urbanisme, celles des structures. Dans la complexité des différents réseaux qu’il convient de coordonner, dans l’espérance d’une balance positive des utilités et de l’irrationnel permettant de transcender une construction pour lui donner valeur d’œuvre, la mutation ou l’évolution statique de l’objet reste ainsi le défi le plus intéressant. Au-delà de la nécessaire et cependant insuffisante réponse aux rapports d’usage, à l’habitabilité, c’est l’adéquation esthétique et technique, de la relation qu’entretiennent squelette du support et nouvelle incidence structurelle de l’élément qui lui était jusqu’ici étranger qui détermine la qualité expressive d’une surélévation. En dissociant comme dans toute architecture, le permanent et le temporaire mais dans un temps de réalisation dont l’écart n’est pas maîtrisé et en l’absence de toute prédisposition spatiale définie. Dans ce processus d’élaboration, la tentation de la reproduction est grande, une reproduction « à l’identique » pour traduire ce qui serait une fausse continuité, un faux prolongement historique, un contrepoint à l’histoire d’une construction qui ferait l’économie du temps, l’économie de l’usage, l’économie, au fond, de la réflexion. Une analogie qui ne serait que formelle, une analogie…de façade. La matière construite, déjà construite, est le résultat d’une forme accélérée de sédimentation. Ajouter, augmenter, d’une certaine manière, épaissir, par la surélévation consiste ainsi en une rupture temporelle et à la forme résolue d’un achèvement. Un dialogue s’instaure. Sur l’architecture.

Philippe Meyer