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L’ARTIFICE DU ROCHER

La thématique de la forme, celle non moins présente de la matière, caractérise dans une lecture presque caricaturale, l’expression de l’architecture tessinoise.
Une plasticité réductrice si l’on oublie le lien induit que ces « formes fortes » entretiennent avec un contexte, avec une histoire, avec un savoir-faire.
L’unité, la condensation synthétique, matérialisent un acte fondateur, une notion de repère, de borne. Les « objets » qu’ils appartiennent à la lecture d’un paysage de périphérie, à celle du sommet d’un col alpin, ou à la construction patiente et continuelle d’un village, entrent dans la définition du rocher, de l’érection d’un monolithe, que l’usage et l’emploi du béton confirme. On pourrait croire, et certainement à tort, que l’œuvre de le Corbusier qui qualifiait le béton de « rocher artificiel », détermine une inspiration qui serait la source de ce mode d’expression architectural.
Il n’en est rien. Le Corbusier fut plus plasticien que bâtisseur, qu’utilisateur exhaustif du potentiel que le béton octroyait. Nous penserions davantage à une analogie de mémoire, à un héritage.
Le Tessin est une terre de matières dures, de granit, de pierres concassées, d’un sol érigé en abri, en maison. Une forme ordonnée de la matière. C’est aussi un paysage, une nature omniprésente, souvent encore brute.
Le béton représenta et représente encore une conjugaison de ces deux composantes, la synthèse d’un mode de bâtir ancestral et d’une confrontation contrastée avec l’environnement.
Le béton est entré dans la tradition de bâtir en développant un lien ténu entre les différentes générations d’architectes et d’ingénieurs. Une filiation.
SAUVER LE VIDE

Au regard des mobilités qui s’y jouent, des forces du marché qui s’impriment, les interstices du territoire urbain s’inscrivent dans une logique de résistance. Il serait pourtant aisé de croire qu’aujourd’hui, les petites et moyennes agglomérations dont le Tessin est majoritairement formé, ne pourraient conserver et consolider des lieux d’absence, qui seraient, par une corrélation (trop) rapide et (trop) directe avec la notion d’échelle, réservés aux pôles urbains. La question est historique, elle fait référence à la composition, à la géométrie, le vide, c’est la place et la pièce, c’est le lieu du mouvement, c’est la profondeur de champ.
Sauver le vide, dans la vision de la perspective du quattrocento, c’est sauver un espace-temps qui a construit et construit la ville, dans une forme récurrente de continuité.
Un vide qui cependant est « occupé », matérialisé, habité. Ces occupations territoriales n’entrent pas dans la terminologie du non-construit, mais, fixant la mémoire, dans une forme de stratégie politique, déterminent, en le bâtissant, un espace de jeu. Au Tessin, la question de l’échelle du vide est alors celle de l’échelle du monde, un monde trop petit face à un monde de plus en plus grand.
Les architectes tessinois, soumis à la pression toujours plus forte de la promotion, offrant une lecture décousue des périphéries, dévoilent ainsi la conscience d’une étroitesse, d’un territoire contraint, qui ne peut trouver d’autre issue, d’autre résolution, que d’inscrire encore et encore, à l’intérieur des villes, le vide préservé.

Philippe Meyer

L’ARTIFICE DU ROCHER

La thématique de la forme, celle non moins présente de la matière, caractérise dans une lecture presque caricaturale, l’expression de l’architecture tessinoise.
Une plasticité réductrice si l’on oublie le lien induit que ces « formes fortes » entretiennent avec un contexte, avec une histoire, avec un savoir-faire.
L’unité, la condensation synthétique, matérialisent un acte fondateur, une notion de repère, de borne. Les « objets » qu’ils appartiennent à la lecture d’un paysage de périphérie, à celle du sommet d’un col alpin, ou à la construction patiente et continuelle d’un village, entrent dans la définition du rocher, de l’érection d’un monolithe, que l’usage et l’emploi du béton confirme. On pourrait croire, et certainement à tort, que l’œuvre de le Corbusier qui qualifiait le béton de « rocher artificiel », détermine une inspiration qui serait la source de ce mode d’expression architectural.
Il n’en est rien. Le Corbusier fut plus plasticien que bâtisseur, qu’utilisateur exhaustif du potentiel que le béton octroyait. Nous penserions davantage à une analogie de mémoire, à un héritage.
Le Tessin est une terre de matières dures, de granit, de pierres concassées, d’un sol érigé en abri, en maison. Une forme ordonnée de la matière. C’est aussi un paysage, une nature omniprésente, souvent encore brute.
Le béton représenta et représente encore une conjugaison de ces deux composantes, la synthèse d’un mode de bâtir ancestral et d’une confrontation contrastée avec l’environnement.
Le béton est entré dans la tradition de bâtir en développant un lien ténu entre les différentes générations d’architectes et d’ingénieurs. Une filiation.
SAUVER LE VIDE

Au regard des mobilités qui s’y jouent, des forces du marché qui s’impriment, les interstices du territoire urbain s’inscrivent dans une logique de résistance. Il serait pourtant aisé de croire qu’aujourd’hui, les petites et moyennes agglomérations dont le Tessin est majoritairement formé, ne pourraient conserver et consolider des lieux d’absence, qui seraient, par une corrélation (trop) rapide et (trop) directe avec la notion d’échelle, réservés aux pôles urbains. La question est historique, elle fait référence à la composition, à la géométrie, le vide, c’est la place et la pièce, c’est le lieu du mouvement, c’est la profondeur de champ.
Sauver le vide, dans la vision de la perspective du quattrocento, c’est sauver un espace-temps qui a construit et construit la ville, dans une forme récurrente de continuité.
Un vide qui cependant est « occupé », matérialisé, habité. Ces occupations territoriales n’entrent pas dans la terminologie du non-construit, mais, fixant la mémoire, dans une forme de stratégie politique, déterminent, en le bâtissant, un espace de jeu. Au Tessin, la question de l’échelle du vide est alors celle de l’échelle du monde, un monde trop petit face à un monde de plus en plus grand.
Les architectes tessinois, soumis à la pression toujours plus forte de la promotion, offrant une lecture décousue des périphéries, dévoilent ainsi la conscience d’une étroitesse, d’un territoire contraint, qui ne peut trouver d’autre issue, d’autre résolution, que d’inscrire encore et encore, à l’intérieur des villes, le vide préservé.

Philippe Meyer