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Pedro%20Cabrita%20Reis_South%20Wing
LES STIGMATES DE L 'INVISIBLE
Maison Duc, Saint-Maurice, Gay-Menzel Architectes

Aborder le thème de la continuité sans pastiche, aborder le thème de la modernité sans surjouer, c’est sur ces deux voies parallèles et conjointes que s’inscrit le travail de Catherine Gay et Götz Menzel pour la reconstruction d’un ensemble médiéval à Saint-Maurice.
Le lieu est chargé d’histoire, les traces sont multiples, on s’y attache et on s’en éloigne,
On les combat et elles nous rattrappent …ce va-et-vient incessant conditionne la réflexion, en appelle aux référents, renvoie à une nécessaire synthèse afin de ne pas imprimer dans ce processus de reconstruction des marques qui ne lui appartiendraient pas.
Issu d’un concours sur invitation, le projet demandait bien davantage qu’une simple étude générant les outils d’une rénovation mais, bien au-delà, l’invention d’un programme, son adéquation et le passage soudain à une lecture contemporaine.
Constituée de quatre bâtiments, la Maison Duc a valeur d’ensemble.
D’ailleurs, l’hésitation existe, Maison Duc ou Maisons Duc ?
Le programme délibérément choisi oblige à une réinterprétation et, de par sa variété (galerie d’art sur le vaste espace du rez-de-chaussée en vitrine sur la rue, atelier de création pour huit artistes à l’étage, logements ouvrant sur un patio en partie supérieure), à réinventer, gageure, l’unité par l’addition.
L’addition n’est pas toujours et ici, les architectes le démontrent, une forme dissolue de décomposition, cela peut permettre, grâce à une approche plus fine, plus subtile, de produire le complément historique attendu, et de figurer, en quelque sorte, le ciment du temps.
La cohabitation des éléments programmatiques s’effectuent par l’imbrication verticale ou horizontale des constituants qui, en volumes creux, transforment la perception et l’échelle. Les vues, les contre-vues, directes ou croisées, les ouvertures, diffusent son et lumière, et associent les fonctions sans disparité.
La visite du lieu, tout autant l’espace de la rue que celui des pièces, s’opère comme une succession de citations dont le vocabulaire est emprunté davantage à l’art et à l’art contemporain surtout qu’à l’architecture, qu’aux architectures.
La tradition, lue non pas au travers de l’acte de bâtir mais du regard qui lui est porté, est sans cesse confrontée à la franchise d’une écriture contemporaine.
Par la matérialité, par la brutalité, parfois, de son insertion, par la simplicité, souvent, de son évidence. L’envie de reprendre une expression forte de Gay-Menzel vient à l’esprit, « le respect total risque d’aboutir à une perte de sens ».
C’est sur ce fil tendu que s’élabore le projet, un fil qui prolonge l’espace au-delà du bâti qui confond la rue dans le projet et le projet dans la rue, qui donne ou redonne à la Grand-Rue un autre « relief ».
Travailler dans les Maisons, c’est une métaphore urbaine, les espaces retrouvés dialoguent en enfilades, se conjuguent, établissent des liens, tissent progressivement la structure.
Les signes se succèdent, les rappels sont fréquents, le parcours suit cette cadence et nous portent du sol, chargé de toute l’histoire, au toit où, plein ciel, un mode de bâtir différent mais, une nouvelle fois, complémentaire, se refuse à toute approche mimétique.
Dans la simplicité du langage et des contraintes budgétaires concrètes, une nouvelle ossature , un nouvel habillage, léger, jouant sur l’expression chromatique et graphique, « chapeaute » l’ouvrage.
L’invisible doit renaître, réapparaître.
Ce sont ces constants appels à l’art contemporain qui le révèlent.
Travailler les empreintes, jouer le vu et le dissimulé, faire émerger une trace et en masquer une autre, oublier un reste et lui donner valeur de relique, …
On pourrait quelquefois parler de récupération au sens où les artistes eux-mêmes utilisent le terme.
Ce grenier d’images est mis à jour ou ignoré, on vient y puiser l’essence ou son résultat.
Les recherches de Pedro Cabrita Reis artiste portuguais viennent à l’esprit.
Son travail sur la symbolique des portes, projet « South wing », exposé à Bâle en 2015 est une forme critique de ce qui ne serait « rien que de la décoration d’intérieur ».
Ces portes qui ne conduisent nulle part ou donnent sur un mur, deviennent personnages de l’espace construit.
Gay-Menzel jouent, inconsciemment ou pas, sur ce langage contrarié, la porte brute, laissant transparaître les scories du temps, la porte repeinte qui lissée, réinstalle l’objet, la valeur de document, dans le présent.
Figuratif et, à la fois, expressif, Cabrita-Reis appelle, dans le dialogue qu’il instaure dans les lieux investis, au travers d’architectures familières, un vecteur d’émotions qui a pour essence profonde le temps.
Ce temps passé, ce temps qui passe, ce temps futur, c’est le processus de continuité, c’est l’attache et la ligne jetée, c’est ce lent changement qui fait la vie des villes comme des maisons qui les composent.
On pourrait aussi, quelquefois, parler de banalité au sens noble.
La révélation d’objets du quotidien, ordinaires, de l’environnement domestique, qui sonde les strates enfouies de la mémoire.
Gay-Menzel évoque directement l’œuvre sculpturale de Rachel Whiteread, et en particulier, le projet « House 6 ».
Pamela Bianchi dans son article pour la revue « Marges » intitulé « La solidification du vide de Rachel Whiteread : l’invisible se matérialise », fait l’analyse d’un invisible qui devient art, en prenant forme, et non d’un art qui se rend invisible, faisant directement référence, à l’architecte Luigi Moretti qui écrivait dans « Spazio, Rassergna delle arti et dell’architettura », que l’espace vide des intérieurs architecturaux contraste très exactement aux aspects formels du construit, en tant que valeur symétrique et négative, comme une vraie matrice négative.
Rachel Whiteread utilise l’objet pour la matrice, et le principe même du moulage consiste en la disparition de celle-ci.
Il y a dans ce travail de reconstruction, une obligation de déconstruction.
Gommer, nettoyer, abattre quelques cloisons contraires, furent nécessaires.
La question de la protection des œuvres patrimoniales, ce qui est le cas précis de la Grand-Rue de Saint-Maurice oblige à une scrupuleuse analyse de ce qu’il convient de conserver, ce qui est autorisé à éliminer, ce qui est nécessaire d’ajouter sans transgression.
L’état de vétusté dans lequel se trouvait l’édifice définissait une approche savante, une recherche en profondeur sur la nature de ses éléments constituants majeurs mais également sur l’inscription délicate, strate après strate, d’un travail artistique ou artisanal puissant souvent disparu, détérioré ou masqué.
C’est par le détail, la micro-échelle que les architectes touche après touche construisent ou reconstruisent sans pittoresque l’histoire du lieu et son devenir.
Le mode d’intervention de leur architecture use un process très symbolique et offre, par témoignage, un rapprochement très décidé à l’Art Décoratif.
Les empreintes , les cadres, , les reliefs et les engravures, nous accompagnent dans les Maisons Duc, cherchant désespérément à donner au visuel, une autre massivité,
esquissant parfois l’anecdote, pour souligner par contraste la force brute de la construction originelle.
Les peintures retrouvent les teintes et les patines du XVIII ème, le dessin original d’un papier peint réinterprète en les géométrisant les traces découvertes sous les couches du temps, le sol de la galerie, fait de tomettes hexagonales, comme une partie de sa devanture, aux profils aluminium dorés, ne cherchent pas à nier les différentes vies de ce lieu mais, au contraire, les transportent dans son nouveau voyage.
C’est aussi par la substitution que l’intervention se distingue.
Face à l’Abbaye, une nouvelle façade, un nouveau visage s’affiche, donnant un autre statut à la petite place qui la regarde. La Maison Duc affiche sa nouvelle identité.
L’enveloppe respecte l’archétype, refuse de singer un mode de bâtir originel, utilise et montre une mono-matière, le béton, et transforme la façade en un relief.
Les modénatures glissent sur le temps, se confondent, transitent, quittent la place pour la rue, et ainsi, comme le soulignent Gay-Menzel « marque la présence de l’absence ».
La porte, l’entrée principale sur la place, assume à la fois sa définition symbolique et son formalisme, résumant les composantes contrastées du projet et sa dualité.
Ce sont ces stigmates de l’invisible qui confèrent à cette réalisation, une forme résolue.
Un rattrapage et un élan.

Philippe Meyer

LES STIGMATES DE L 'INVISIBLE
Maison Duc, Saint-Maurice, Gay-Menzel Architectes

Aborder le thème de la continuité sans pastiche, aborder le thème de la modernité sans surjouer, c’est sur ces deux voies parallèles et conjointes que s’inscrit le travail de Catherine Gay et Götz Menzel pour la reconstruction d’un ensemble médiéval à Saint-Maurice.
Le lieu est chargé d’histoire, les traces sont multiples, on s’y attache et on s’en éloigne,
On les combat et elles nous rattrappent …ce va-et-vient incessant conditionne la réflexion, en appelle aux référents, renvoie à une nécessaire synthèse afin de ne pas imprimer dans ce processus de reconstruction des marques qui ne lui appartiendraient pas.
Issu d’un concours sur invitation, le projet demandait bien davantage qu’une simple étude générant les outils d’une rénovation mais, bien au-delà, l’invention d’un programme, son adéquation et le passage soudain à une lecture contemporaine.
Constituée de quatre bâtiments, la Maison Duc a valeur d’ensemble.
D’ailleurs, l’hésitation existe, Maison Duc ou Maisons Duc ?
Le programme délibérément choisi oblige à une réinterprétation et, de par sa variété (galerie d’art sur le vaste espace du rez-de-chaussée en vitrine sur la rue, atelier de création pour huit artistes à l’étage, logements ouvrant sur un patio en partie supérieure), à réinventer, gageure, l’unité par l’addition.
L’addition n’est pas toujours et ici, les architectes le démontrent, une forme dissolue de décomposition, cela peut permettre, grâce à une approche plus fine, plus subtile, de produire le complément historique attendu, et de figurer, en quelque sorte, le ciment du temps.
La cohabitation des éléments programmatiques s’effectuent par l’imbrication verticale ou horizontale des constituants qui, en volumes creux, transforment la perception et l’échelle. Les vues, les contre-vues, directes ou croisées, les ouvertures, diffusent son et lumière, et associent les fonctions sans disparité.
La visite du lieu, tout autant l’espace de la rue que celui des pièces, s’opère comme une succession de citations dont le vocabulaire est emprunté davantage à l’art et à l’art contemporain surtout qu’à l’architecture, qu’aux architectures.
La tradition, lue non pas au travers de l’acte de bâtir mais du regard qui lui est porté, est sans cesse confrontée à la franchise d’une écriture contemporaine.
Par la matérialité, par la brutalité, parfois, de son insertion, par la simplicité, souvent, de son évidence. L’envie de reprendre une expression forte de Gay-Menzel vient à l’esprit, « le respect total risque d’aboutir à une perte de sens ».
C’est sur ce fil tendu que s’élabore le projet, un fil qui prolonge l’espace au-delà du bâti qui confond la rue dans le projet et le projet dans la rue, qui donne ou redonne à la Grand-Rue un autre « relief ».
Travailler dans les Maisons, c’est une métaphore urbaine, les espaces retrouvés dialoguent en enfilades, se conjuguent, établissent des liens, tissent progressivement la structure.
Les signes se succèdent, les rappels sont fréquents, le parcours suit cette cadence et nous portent du sol, chargé de toute l’histoire, au toit où, plein ciel, un mode de bâtir différent mais, une nouvelle fois, complémentaire, se refuse à toute approche mimétique.
Dans la simplicité du langage et des contraintes budgétaires concrètes, une nouvelle ossature , un nouvel habillage, léger, jouant sur l’expression chromatique et graphique, « chapeaute » l’ouvrage.
L’invisible doit renaître, réapparaître.
Ce sont ces constants appels à l’art contemporain qui le révèlent.
Travailler les empreintes, jouer le vu et le dissimulé, faire émerger une trace et en masquer une autre, oublier un reste et lui donner valeur de relique, …
On pourrait quelquefois parler de récupération au sens où les artistes eux-mêmes utilisent le terme.
Ce grenier d’images est mis à jour ou ignoré, on vient y puiser l’essence ou son résultat.
Les recherches de Pedro Cabrita Reis artiste portuguais viennent à l’esprit.
Son travail sur la symbolique des portes, projet « South wing », exposé à Bâle en 2015 est une forme critique de ce qui ne serait « rien que de la décoration d’intérieur ».
Ces portes qui ne conduisent nulle part ou donnent sur un mur, deviennent personnages de l’espace construit.
Gay-Menzel jouent, inconsciemment ou pas, sur ce langage contrarié, la porte brute, laissant transparaître les scories du temps, la porte repeinte qui lissée, réinstalle l’objet, la valeur de document, dans le présent.
Figuratif et, à la fois, expressif, Cabrita-Reis appelle, dans le dialogue qu’il instaure dans les lieux investis, au travers d’architectures familières, un vecteur d’émotions qui a pour essence profonde le temps.
Ce temps passé, ce temps qui passe, ce temps futur, c’est le processus de continuité, c’est l’attache et la ligne jetée, c’est ce lent changement qui fait la vie des villes comme des maisons qui les composent.
On pourrait aussi, quelquefois, parler de banalité au sens noble.
La révélation d’objets du quotidien, ordinaires, de l’environnement domestique, qui sonde les strates enfouies de la mémoire.
Gay-Menzel évoque directement l’œuvre sculpturale de Rachel Whiteread, et en particulier, le projet « House 6 ».
Pamela Bianchi dans son article pour la revue « Marges » intitulé « La solidification du vide de Rachel Whiteread : l’invisible se matérialise », fait l’analyse d’un invisible qui devient art, en prenant forme, et non d’un art qui se rend invisible, faisant directement référence, à l’architecte Luigi Moretti qui écrivait dans « Spazio, Rassergna delle arti et dell’architettura », que l’espace vide des intérieurs architecturaux contraste très exactement aux aspects formels du construit, en tant que valeur symétrique et négative, comme une vraie matrice négative.
Rachel Whiteread utilise l’objet pour la matrice, et le principe même du moulage consiste en la disparition de celle-ci.
Il y a dans ce travail de reconstruction, une obligation de déconstruction.
Gommer, nettoyer, abattre quelques cloisons contraires, furent nécessaires.
La question de la protection des œuvres patrimoniales, ce qui est le cas précis de la Grand-Rue de Saint-Maurice oblige à une scrupuleuse analyse de ce qu’il convient de conserver, ce qui est autorisé à éliminer, ce qui est nécessaire d’ajouter sans transgression.
L’état de vétusté dans lequel se trouvait l’édifice définissait une approche savante, une recherche en profondeur sur la nature de ses éléments constituants majeurs mais également sur l’inscription délicate, strate après strate, d’un travail artistique ou artisanal puissant souvent disparu, détérioré ou masqué.
C’est par le détail, la micro-échelle que les architectes touche après touche construisent ou reconstruisent sans pittoresque l’histoire du lieu et son devenir.
Le mode d’intervention de leur architecture use un process très symbolique et offre, par témoignage, un rapprochement très décidé à l’Art Décoratif.
Les empreintes , les cadres, , les reliefs et les engravures, nous accompagnent dans les Maisons Duc, cherchant désespérément à donner au visuel, une autre massivité,
esquissant parfois l’anecdote, pour souligner par contraste la force brute de la construction originelle.
Les peintures retrouvent les teintes et les patines du XVIII ème, le dessin original d’un papier peint réinterprète en les géométrisant les traces découvertes sous les couches du temps, le sol de la galerie, fait de tomettes hexagonales, comme une partie de sa devanture, aux profils aluminium dorés, ne cherchent pas à nier les différentes vies de ce lieu mais, au contraire, les transportent dans son nouveau voyage.
C’est aussi par la substitution que l’intervention se distingue.
Face à l’Abbaye, une nouvelle façade, un nouveau visage s’affiche, donnant un autre statut à la petite place qui la regarde. La Maison Duc affiche sa nouvelle identité.
L’enveloppe respecte l’archétype, refuse de singer un mode de bâtir originel, utilise et montre une mono-matière, le béton, et transforme la façade en un relief.
Les modénatures glissent sur le temps, se confondent, transitent, quittent la place pour la rue, et ainsi, comme le soulignent Gay-Menzel « marque la présence de l’absence ».
La porte, l’entrée principale sur la place, assume à la fois sa définition symbolique et son formalisme, résumant les composantes contrastées du projet et sa dualité.
Ce sont ces stigmates de l’invisible qui confèrent à cette réalisation, une forme résolue.
Un rattrapage et un élan.

Philippe Meyer