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IDENTIFICATION
D’UNE ARCHITECTURE

Immeuble de bureaux, Saint-Gall, Corinna Menn Architecte
Philippe Meyer et Julia Voormann

« Je n’ai jamais cherché à faire
des formes avec mes bâtiments,
j’ai fait des bâtiments qui avaient
une forme. »

Jean Prouvé

Un long corridor sans cesse en regard et au regard du paysage naturel qui l’enserre. Construire à Saint-Gall, c’est construire au fond d’un vallon qui donne naissance, par la forme de la terre, à ce long corridor compris entre deux collines. C’est comprendre et interpréter une morphologie, une topographie, une histoire.
Cette inscription dans l’histoire est celle d’une double identification au lieu.
Large, à l’échelle du territoire, du tissu urbain.
Plus fine, liée à la tradition, omni-présente, fondatrice de l’urbanisation.
Une tradition industrielle, celle de la broderie et de la dentelle, définissant une échelle singulière, que signe la présence forte de Geschäfthäusern imposants (sièges d’entreprise).

À Saint-Gall, l'agrégation ordonnée de ces «blocs urbains » à valeur d'îlots présente une monumentalité née de ces « blocs urbains » à valeur d’îlots présente une monumentalité surprenante.
Située entre le plateau (région du lac de Constance) et les Préalpes appenzelloises, cette ville a des allures de métropole. Tout y est grand.
Si, déjà au Moyen Âge, le commerce du textile autour du lac de Constance était florissant, c’est à la fin du XVIII siècle que la ville s’est développée et s’est urbanisée. Les remparts ont été démolis, et un processus global de planification a été engagé. Le fond étroit du vallon de la Steinach se couvrit rapidement de constructions. Le raccordement au réseau ferroviaire a favorisé encore cette évolution. Un quartier d’affaires a surgi entre la gare et la vieille ville. Dans la seconde moitié du XX siècle, la haute conjoncture a favorisé la construction de nouveaux quartiers résidentiels et industriels.
Les corps constituants de l’urbanisation font la démonstration d’une force, d’une prospérité, et traduisent la tradition dont ils sont issus. Empreinte de représentation, leur architecture imposante, massive, contraste et s’enrichit à la fois de la déclinaison métaphorique, de motifs ou de patterns. Une transposition graphique qui exprime, par les techniques utilisées, les jeux procurés, le vocabulaire de l’art textile, et en fait certainement l’un des premiers arts plastiques.
L’ornementation des façades, l’appareillage de la brique, les encadrements de fenêtre, les corniches jouent de ce registre subtil font appel sans cesse à leur origine première. Avec la même précision, les mêmes règles. Le même souci du détail.
La nouvelle pièce ajoutée par Corinna Menn ne fait pas exception. Tout au contraire, elle se sert de la tradition du lieu et puise en elle
les racines de son architecture.
Au pied de la colline, le contexte est dense mais une poche, un vide, demeurent.
Bâtir sans démolir.
La trame urbaine est donnée, elle est à suivre, à compléter. Le gabarit est dessiné, prédestiné. Une forme évidente de continuité, obligée.
Le programme est simple, on pour- rait même dire banal.
Une commande. Un immeuble de bureaux.
«Le projet que j’ai réalisé à votre demande a été déposé hier auprès du service de construction [...]. Je me permets d’exposer brièvement les idées qui ont guidé sa conception : la grande souplesse d’utilisation des espaces que vous souhaitez est garantie de la manière la plus sûre par les grands espaces ouverts des différents étages ; c’est pourquoi, j’ai placé les points porteurs dans les murs extérieurs. [...] Oserai-je vous dire en toute franchise qu’un bâtiment n’a rien à voir avec le goût, mais doit être le résultat logique des exigences qui découlent de ses fonctions. Ce n’est qu’en s’appuyant sur ce fait que l’on peut parler d’un bâtiment
conforme à son essence. Vous avez besoin d’étages superposés avec des espaces clairement organisés. Vous avez besoin en outre d’un maximum de lumière dans ces espaces. [...] Votre bâtiment doit être pour de longues années un instrument fiable et productif en vos mains . »

Il faut prolonger alors une enfilade, s’inscrire dans la série, oui, mais pas seulement.
Admettre et accepter un processus de reproduction, de mimétisme. Mais par l’observation, porter ailleurs l’analyse.
Bâtir, certes, comme autrefois, une noble et belle construction, s’enraciner dans la durée, mais utiliser la matière, le savoir construire, aux limites de sa capacité actuelle.
Une matière pour « faire tenir », une autre pour habiller.
L’architecture proposée emprunte son écriture aux ouvrages d’art, par l’héritage culturel de l’auteur, pour une part certainement, mais surtout par le mode de conception.
La méthode appliquée, qui, jamais, n’abstrait le mode structurel, confirme, tout au contraire, qu’il est un recours premier, affiché, mis à nu, dans sa vérité.
Un pont. Deux piles. Un tablier.
Franchir pour générer les espaces les plus fluides, les plus flexibles, les plus transformables.
Exprimer l’éphémère d’un contenu, le programme prétexte, le programme de circonstance.
Dans une collaboration immédiate et intime, avec le bureau d’ingénierie civile Pedrazzini, une structure de béton qui regroupe, synthétiquement, la nécessité statique et la nécessité d’usage, est à inventer.
Une structure qui ne soit pas uniquement une résolution statique stricte, correcte, mais, qui, dans une lecture savante et référencée, qui appelle l’œuvre de Robert Maillart, soit le berceau et les fondements d’une architecture qui garantit le plan libre, la liberté spatiale, la durabilité, puisque d’évidence, toute occupation autre restera, demain, toujours possible.
« Comme vous le voyez, tout le bâtiment est un grand espace unique. Nous pensons qu’il s’agit de la voie architecturale la plus économique et la plus pratique. Les fonctions au service desquelles le bâtiment doit répondre sont appelées à changer sans cesse. Nous ne pouvons pas nous permettre de le démolir à chaque fois ! »
Mies van der Rohe
L’espace engendré par le choix structurel, n’est alors en rien une simple addition, une simple superposition d’étages ajoutés. Au fur et à mesure de son élévation, la structure, par évidence, s’allège. La conséquence est immédiatement transposée en spatialité.
Les pilastres de la façade porteuse s’amenuisent, les ouvertures augmentent et, conséquence directe, la lumière entre avec toujours plus de générosité.
Ainsi, chaque étage est différent, chaque relation à l’environnement immédiat se modifie. La transparence est transversale, le bâtiment s’appuie sur l’environnement pour constituer avec lui ses propres limites concrètes. Le vide est occupé.
L’habillage externe du squelette pourrait apparaître accessoire, presque secondaire. Cependant, on peut s’attarder, un instant, sur la brique de parement.
Dans une approche assumée, l’architecte fait le choix d’une brique industrielle. La brique, par sa dimension propre et son mode d’assemblage, donne la mesure exacte de la structure porteuse, la recouvre et l’habille, en jouant sur les degrés panachés de la cuisson de la matière. Perçant, sur chacune des entrées, la brique, le béton de deux avant- toits révèle élégamment la nature du support.
La construction graphique de son empilage, la répétition de flèches inversement proportionnelles à la croissance des ouvertures créent une combinaison dont le motif obtenu est celui d’un tricot. Discrètement, l’art décoratif réapparaît.
À l’intérieur, la forme de l’espace est obtenue par la conjugaison parfaite du choix structurel, de ses règles, de ses lois. Dans la masse bâtie de béton précontraint se succèdent les travées qui définissent transversalement l’espace.
Le moule et le contre-moule assurent vide technique et plafond plissé, constituant, par agrégation, autant d’alvéoles. La coupe longitudinale, où la forme est successivement comprimée et expansée, exprime la stricte nécessité d’une matière, le béton armé, de dalle à dalle, de travée en travée.
Les matériaux employés sont peu nombreux, précis, utilisés dans la franchise de leur nature propre et de leur usage. Ils ne font que confirmer chaque décision prise au profit unique d’une qualité spatiale.
L’édifice révèle l’exigence du chantier, privilégiant, par souci d’efficacité, l’ordre, la trame constructive, les rapports entiers, l’addition et la multiplication.
La construction d’un outil.
La recherche globale ayant conduit à ce résultat n’est pas seulement due au respect absolu de contraintes spécifiques ou d’un calcul économique abstrait qui confinerait au spéculatif, elle est la preuve que la réflexion sur la ville permet, lorsqu’elle est appliquée avec conséquence, sans négation de son histoire, mais dans sa totale compréhension, de maintenir une culture, celle d’un art de bâtir.

IDENTIFICATION
D’UNE ARCHITECTURE

Immeuble de bureaux, Saint-Gall, Corinna Menn Architecte
Philippe Meyer et Julia Voormann

« Je n’ai jamais cherché à faire
des formes avec mes bâtiments,
j’ai fait des bâtiments qui avaient
une forme. »

Jean Prouvé

Un long corridor sans cesse en regard et au regard du paysage naturel qui l’enserre. Construire à Saint-Gall, c’est construire au fond d’un vallon qui donne naissance, par la forme de la terre, à ce long corridor compris entre deux collines. C’est comprendre et interpréter une morphologie, une topographie, une histoire.
Cette inscription dans l’histoire est celle d’une double identification au lieu.
Large, à l’échelle du territoire, du tissu urbain.
Plus fine, liée à la tradition, omni-présente, fondatrice de l’urbanisation.
Une tradition industrielle, celle de la broderie et de la dentelle, définissant une échelle singulière, que signe la présence forte de Geschäfthäusern imposants (sièges d’entreprise).

À Saint-Gall, l'agrégation ordonnée de ces «blocs urbains » à valeur d'îlots présente une monumentalité née de ces « blocs urbains » à valeur d’îlots présente une monumentalité surprenante.
Située entre le plateau (région du lac de Constance) et les Préalpes appenzelloises, cette ville a des allures de métropole. Tout y est grand.
Si, déjà au Moyen Âge, le commerce du textile autour du lac de Constance était florissant, c’est à la fin du XVIII siècle que la ville s’est développée et s’est urbanisée. Les remparts ont été démolis, et un processus global de planification a été engagé. Le fond étroit du vallon de la Steinach se couvrit rapidement de constructions. Le raccordement au réseau ferroviaire a favorisé encore cette évolution. Un quartier d’affaires a surgi entre la gare et la vieille ville. Dans la seconde moitié du XX siècle, la haute conjoncture a favorisé la construction de nouveaux quartiers résidentiels et industriels.
Les corps constituants de l’urbanisation font la démonstration d’une force, d’une prospérité, et traduisent la tradition dont ils sont issus. Empreinte de représentation, leur architecture imposante, massive, contraste et s’enrichit à la fois de la déclinaison métaphorique, de motifs ou de patterns. Une transposition graphique qui exprime, par les techniques utilisées, les jeux procurés, le vocabulaire de l’art textile, et en fait certainement l’un des premiers arts plastiques.
L’ornementation des façades, l’appareillage de la brique, les encadrements de fenêtre, les corniches jouent de ce registre subtil font appel sans cesse à leur origine première. Avec la même précision, les mêmes règles. Le même souci du détail.
La nouvelle pièce ajoutée par Corinna Menn ne fait pas exception. Tout au contraire, elle se sert de la tradition du lieu et puise en elle
les racines de son architecture.
Au pied de la colline, le contexte est dense mais une poche, un vide, demeurent.
Bâtir sans démolir.
La trame urbaine est donnée, elle est à suivre, à compléter. Le gabarit est dessiné, prédestiné. Une forme évidente de continuité, obligée.
Le programme est simple, on pour- rait même dire banal.
Une commande. Un immeuble de bureaux.
«Le projet que j’ai réalisé à votre demande a été déposé hier auprès du service de construction [...]. Je me permets d’exposer brièvement les idées qui ont guidé sa conception : la grande souplesse d’utilisation des espaces que vous souhaitez est garantie de la manière la plus sûre par les grands espaces ouverts des différents étages ; c’est pourquoi, j’ai placé les points porteurs dans les murs extérieurs. [...] Oserai-je vous dire en toute franchise qu’un bâtiment n’a rien à voir avec le goût, mais doit être le résultat logique des exigences qui découlent de ses fonctions. Ce n’est qu’en s’appuyant sur ce fait que l’on peut parler d’un bâtiment
conforme à son essence. Vous avez besoin d’étages superposés avec des espaces clairement organisés. Vous avez besoin en outre d’un maximum de lumière dans ces espaces. [...] Votre bâtiment doit être pour de longues années un instrument fiable et productif en vos mains . »

Il faut prolonger alors une enfilade, s’inscrire dans la série, oui, mais pas seulement.
Admettre et accepter un processus de reproduction, de mimétisme. Mais par l’observation, porter ailleurs l’analyse.
Bâtir, certes, comme autrefois, une noble et belle construction, s’enraciner dans la durée, mais utiliser la matière, le savoir construire, aux limites de sa capacité actuelle.
Une matière pour « faire tenir », une autre pour habiller.
L’architecture proposée emprunte son écriture aux ouvrages d’art, par l’héritage culturel de l’auteur, pour une part certainement, mais surtout par le mode de conception.
La méthode appliquée, qui, jamais, n’abstrait le mode structurel, confirme, tout au contraire, qu’il est un recours premier, affiché, mis à nu, dans sa vérité.
Un pont. Deux piles. Un tablier.
Franchir pour générer les espaces les plus fluides, les plus flexibles, les plus transformables.
Exprimer l’éphémère d’un contenu, le programme prétexte, le programme de circonstance.
Dans une collaboration immédiate et intime, avec le bureau d’ingénierie civile Pedrazzini, une structure de béton qui regroupe, synthétiquement, la nécessité statique et la nécessité d’usage, est à inventer.
Une structure qui ne soit pas uniquement une résolution statique stricte, correcte, mais, qui, dans une lecture savante et référencée, qui appelle l’œuvre de Robert Maillart, soit le berceau et les fondements d’une architecture qui garantit le plan libre, la liberté spatiale, la durabilité, puisque d’évidence, toute occupation autre restera, demain, toujours possible.
« Comme vous le voyez, tout le bâtiment est un grand espace unique. Nous pensons qu’il s’agit de la voie architecturale la plus économique et la plus pratique. Les fonctions au service desquelles le bâtiment doit répondre sont appelées à changer sans cesse. Nous ne pouvons pas nous permettre de le démolir à chaque fois ! »
Mies van der Rohe
L’espace engendré par le choix structurel, n’est alors en rien une simple addition, une simple superposition d’étages ajoutés. Au fur et à mesure de son élévation, la structure, par évidence, s’allège. La conséquence est immédiatement transposée en spatialité.
Les pilastres de la façade porteuse s’amenuisent, les ouvertures augmentent et, conséquence directe, la lumière entre avec toujours plus de générosité.
Ainsi, chaque étage est différent, chaque relation à l’environnement immédiat se modifie. La transparence est transversale, le bâtiment s’appuie sur l’environnement pour constituer avec lui ses propres limites concrètes. Le vide est occupé.
L’habillage externe du squelette pourrait apparaître accessoire, presque secondaire. Cependant, on peut s’attarder, un instant, sur la brique de parement.
Dans une approche assumée, l’architecte fait le choix d’une brique industrielle. La brique, par sa dimension propre et son mode d’assemblage, donne la mesure exacte de la structure porteuse, la recouvre et l’habille, en jouant sur les degrés panachés de la cuisson de la matière. Perçant, sur chacune des entrées, la brique, le béton de deux avant- toits révèle élégamment la nature du support.
La construction graphique de son empilage, la répétition de flèches inversement proportionnelles à la croissance des ouvertures créent une combinaison dont le motif obtenu est celui d’un tricot. Discrètement, l’art décoratif réapparaît.
À l’intérieur, la forme de l’espace est obtenue par la conjugaison parfaite du choix structurel, de ses règles, de ses lois. Dans la masse bâtie de béton précontraint se succèdent les travées qui définissent transversalement l’espace.
Le moule et le contre-moule assurent vide technique et plafond plissé, constituant, par agrégation, autant d’alvéoles. La coupe longitudinale, où la forme est successivement comprimée et expansée, exprime la stricte nécessité d’une matière, le béton armé, de dalle à dalle, de travée en travée.
Les matériaux employés sont peu nombreux, précis, utilisés dans la franchise de leur nature propre et de leur usage. Ils ne font que confirmer chaque décision prise au profit unique d’une qualité spatiale.
L’édifice révèle l’exigence du chantier, privilégiant, par souci d’efficacité, l’ordre, la trame constructive, les rapports entiers, l’addition et la multiplication.
La construction d’un outil.
La recherche globale ayant conduit à ce résultat n’est pas seulement due au respect absolu de contraintes spécifiques ou d’un calcul économique abstrait qui confinerait au spéculatif, elle est la preuve que la réflexion sur la ville permet, lorsqu’elle est appliquée avec conséquence, sans négation de son histoire, mais dans sa totale compréhension, de maintenir une culture, celle d’un art de bâtir.