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TITLETITRE
CARACTERS N°CARACTÈRES N°
“Construire, c’est collaborer à ce lent changement qui est la vie des villes”
Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien


Construite, reconstruite, pensée et maintes fois repensée, la ville se dérobe si l’on ne prend en compte que l’addition hasardeuse, les pièces détachées échappant à ce qui fut édifié dans la cohérence.
La réparer, tisser son passé et son avenir, compléter les parties inachevées, tout cela fut longtemps et longuement acquis.
Au terme de plusieurs décennies de crise, les grandes villes sont à la recherche d’une nouvelle dynamique.
Si les opérations engagées dans la plupart des grandes métropoles européennes, se firent plus humbles, leur échelle plus raisonnée, le projet urbain reprend son rôle d’instrument d’une compétition opposant les agglomérations en termes de potentiel, d’infrastructure et d’image.
L’architecture (re)-devient un objet de promotion, les décideurs réclament de grands gestes. L’architecture d’auteur triomphe.
C’est en décidant la promotion d’équipements publics culturels que des villes dont on parle ( les épiphénomènes que sont le Musée Guggenheim de Bilbao ou plus récemment le Palais des Congrès de San Sebastian en sont l’illustration) opèrent un spectaculaire processus régénérant. Même Londres, territoire où l’urbanisme n’a eu de cesse d’être au centre des enjeux économiques et culturels, comprit qu’en l’absence quasi absolue de la part des pouvoirs publics de planification à long terme, il fallait encourager les initiatives privées. La restructuration et l’amplification de la Tate Modern Gallery, support d’une exploitation très médiatisée, grandement légitimée par la qualité exceptionnelle du projet, apportent un autre regard sur la ville, l’installent dans un statut éminemment contemporain en représentant une alternative au mouvement conservationniste soutenu par le Prince Charles.
Bien que conscientes de la nécessaire recherche d’une image dépassant les clichés convenus, d’une nouvelle définition pour l’identité de leurs centres, les villes suisses le plus souvent tiraillées par des aspirations antagonistes émanant d’associations d’habitants et les sollicitations constantes que leur nécessaire développement appelle, paraissaient avoir oublié que l’urbanisme et l’architecture sont des faits culturels.
Ces édifices singuliers, phares, contre-nature, presque contre-culture parce que significatifs d’une attente, de bénéfices avoués, et de retombées positives en terme d’image, tardèrent à émerger dans un paysage urbain où le temps ne semblait avoir de prise.
Transformer la ville a longtemps été perçu comme une perte, celle d’un héritage, ce qui peut probablement expliquer pourquoi on admettait, sans scrupule, que l’extension des périphéries et des agglomérations puisse occuper des étendues de paysage toujours plus vastes, pour autant que cela contribue à préserver l’image traditionnelle des noyaux urbains.
Il a fallu se convaincre de regarder enfin ailleurs, de confronter les expériences tentées par d’autres, de juger sur pièce pour progressivement accepter une timide ouverture vers ce qu’il serait réducteur de nommer l’“architecture-objet”.
Regarder ailleurs pour comprendre aussi que dans cette lutte concurrentielle, dans cette volonté d’occuper le devant de la scène, le monde politique peut être enclin à soutenir des interventions lourdes, hors de proportion, au coeur même de la substance urbaine pour satisfaire un désir de prestige, de grandeur, privilégiant une approche compositionnelle “classique” (boulevard - îlot à cour - îlot fermé -accents isolés), qui peut conduire par exemple aux faux-semblant peu glorieux d’un formalisme typologique décalé dans une juxtaposition d’exercices architecturaux à l’individualisme exacerbé comme cela se retrouve dans le nouveau Berlin.
Les leçons prudemment retenues, la question ne se pose plus aujourd’hui de savoir si le caractère urbain particulier de Lucerne, ville préférée de Walt Disney, a su quitter le pittoresque pour prendre en compte, digérer, le Centre de Culture et de Congrès, objet architectural désormais catalyseur et générateur de son évolution.
Le KKL est d’évidence un monument qui s’inscrit dans l’air du temps, celui du marketing-urbain et du tourisme architectural.
Bien au-delà de la substitution d’une salle de concert d’un des festivals les plus courus d’Europe, il est indéniable que son installation, qui représente un saut d’échelle important dans le tissu urbain de la cité, est vecteur de transformation, et ce, indépendamment de la singularité de sa forme ou des privilèges que son implantation lui confère.
Comprenant les impératifs de l’urbanisme culturel, Jean Nouvel joue l’hétérogénéité, la pluralité des langages, tenant ainsi , sous son “aile”, son ouvrage bien loin des querelles de tendances et des effets de mode.
Un bâtiment qui comme le dirait Rafaël Moneo à propos de son projet pour San Sebastian célèbre la puissance du paysage, l’ accident géographique.
“C’est le plus beau site que j’aie jamais touché” reconnaît Jean Nouvel.
A l’échelle de la ville, la réponse donnée est audacieuse. Particulièrement convaincante, elle conforte la population dans le soutien constant qu’elle accorda au projet. La hauteur de l’investissement consenti témoigne de l’ambition des habitants de Lucerne, et de leur désir de garantir à leur ville son rang de grande cité touristique.
D’autres villes suisses entament une réflexion sur leur évolution, leur devenir. Bâle et Zürich représentent à ce titre deux exemples significatifs.
Une étude confiée par la Chambre de Commerce Bâloise, a été conduite par les architectes Herzog & de Meuron et leur ami, l’artiste Rémy Zaugg. Dans une approche qui détonne d’avec les analyses radiographiques conventionelles, les auteurs ont considéré l’ensemble du territoire comme un seul et même objet trouvé. Tentant de dégager les grandes figures que la ville recèle, refusant une lecture composée de strates successives recoupant les analyses historiques, géographiques, urbaines ou architecturales, ils ont cherché à adopter une autre attitude, empruntée au domaine subjectif de l’art mais néanmoins chargée du réalisme que réclament les enjeux abordés.
“Nous n’avons pas de véritable idée urbanistique ou d’objectif à priori; une telle idée serait de toute façon trahie par la réalité politique, culturelle ou économique de la ville”
Soucieux de ne pas affirmer qu’une idée ou une théorie pour la ville soit plus juste qu’une autre, les propositions sont des interventions simples et évidentes. La ville le long des fleuves, la ville le long des voies ferrées ou la ville et les espaces publics, propositions facilement identifiables, compréhensibles et ainsi, peut-être enfin réalisables.
Progressivement, cette étude qui rend compte d’une volonté active de doter Bâle d’un vrai projet urbain, prend forme et se traduit par les exploitations singulières du potentiel contenu. Les lignes de l’évolution trouvent leur expression urbanistique et confirment la nécessité du renouvellement, de la modification, en particulier dans le domaine de l’espace public, lequel doit accepter une écriture plus dense, multi-fonctionnelle.
Zürich, privée de règlements de construction (la carence est souvent salutaire si l’on admet que le règlement s’est substitué à la règle pour n’en être que la perversion), la ville s’est engagée sur la voie de la “négociation”. On y parle d’”architecture coopérative”.
Dans un processus que l’on croyait étranger aux lois établies de l’urbanisme, des projets qui ne devaient satisfaire qu’à des notions d’images ont, malgré tout, permis au quartier de Zürich-Ouest de retrouver un nouvel essor. Cinémax et Technopark considérés comme des projets-phares font, eux-aussi, la démonstration que l’architecture a la capacité d’assumer un rôle urbain constructeur.
Lucerne, Bâle, Zürich, Berne, les Grisons, hier, le Tessin.
La Romandie que d’aucuns, au travers d’une interrogation récente, voyaient pourtant exister, semble éloignée du débat.
Les opportunités ne manquent pas, les occasions se présentèrent mais le refus persiste.
Au risque comme le craignait l’architecte genevois Marc-Joseph Saugey en 1953, “...d’être déjà en retard sur nos tâches de demain et ...demain a toujours raison.”

Philippe Meyer octobre 2000/ Le Temps


“Construire, c’est collaborer à ce lent changement qui est la vie des villes”
Marguerite Yourcenar, Les mémoires d’Hadrien


Construite, reconstruite, pensée et maintes fois repensée, la ville se dérobe si l’on ne prend en compte que l’addition hasardeuse, les pièces détachées échappant à ce qui fut édifié dans la cohérence.
La réparer, tisser son passé et son avenir, compléter les parties inachevées, tout cela fut longtemps et longuement acquis.
Au terme de plusieurs décennies de crise, les grandes villes sont à la recherche d’une nouvelle dynamique.
Si les opérations engagées dans la plupart des grandes métropoles européennes, se firent plus humbles, leur échelle plus raisonnée, le projet urbain reprend son rôle d’instrument d’une compétition opposant les agglomérations en termes de potentiel, d’infrastructure et d’image.
L’architecture (re)-devient un objet de promotion, les décideurs réclament de grands gestes. L’architecture d’auteur triomphe.
C’est en décidant la promotion d’équipements publics culturels que des villes dont on parle ( les épiphénomènes que sont le Musée Guggenheim de Bilbao ou plus récemment le Palais des Congrès de San Sebastian en sont l’illustration) opèrent un spectaculaire processus régénérant. Même Londres, territoire où l’urbanisme n’a eu de cesse d’être au centre des enjeux économiques et culturels, comprit qu’en l’absence quasi absolue de la part des pouvoirs publics de planification à long terme, il fallait encourager les initiatives privées. La restructuration et l’amplification de la Tate Modern Gallery, support d’une exploitation très médiatisée, grandement légitimée par la qualité exceptionnelle du projet, apportent un autre regard sur la ville, l’installent dans un statut éminemment contemporain en représentant une alternative au mouvement conservationniste soutenu par le Prince Charles.
Bien que conscientes de la nécessaire recherche d’une image dépassant les clichés convenus, d’une nouvelle définition pour l’identité de leurs centres, les villes suisses le plus souvent tiraillées par des aspirations antagonistes émanant d’associations d’habitants et les sollicitations constantes que leur nécessaire développement appelle, paraissaient avoir oublié que l’urbanisme et l’architecture sont des faits culturels.
Ces édifices singuliers, phares, contre-nature, presque contre-culture parce que significatifs d’une attente, de bénéfices avoués, et de retombées positives en terme d’image, tardèrent à émerger dans un paysage urbain où le temps ne semblait avoir de prise.
Transformer la ville a longtemps été perçu comme une perte, celle d’un héritage, ce qui peut probablement expliquer pourquoi on admettait, sans scrupule, que l’extension des périphéries et des agglomérations puisse occuper des étendues de paysage toujours plus vastes, pour autant que cela contribue à préserver l’image traditionnelle des noyaux urbains.
Il a fallu se convaincre de regarder enfin ailleurs, de confronter les expériences tentées par d’autres, de juger sur pièce pour progressivement accepter une timide ouverture vers ce qu’il serait réducteur de nommer l’“architecture-objet”.
Regarder ailleurs pour comprendre aussi que dans cette lutte concurrentielle, dans cette volonté d’occuper le devant de la scène, le monde politique peut être enclin à soutenir des interventions lourdes, hors de proportion, au coeur même de la substance urbaine pour satisfaire un désir de prestige, de grandeur, privilégiant une approche compositionnelle “classique” (boulevard - îlot à cour - îlot fermé -accents isolés), qui peut conduire par exemple aux faux-semblant peu glorieux d’un formalisme typologique décalé dans une juxtaposition d’exercices architecturaux à l’individualisme exacerbé comme cela se retrouve dans le nouveau Berlin.
Les leçons prudemment retenues, la question ne se pose plus aujourd’hui de savoir si le caractère urbain particulier de Lucerne, ville préférée de Walt Disney, a su quitter le pittoresque pour prendre en compte, digérer, le Centre de Culture et de Congrès, objet architectural désormais catalyseur et générateur de son évolution.
Le KKL est d’évidence un monument qui s’inscrit dans l’air du temps, celui du marketing-urbain et du tourisme architectural.
Bien au-delà de la substitution d’une salle de concert d’un des festivals les plus courus d’Europe, il est indéniable que son installation, qui représente un saut d’échelle important dans le tissu urbain de la cité, est vecteur de transformation, et ce, indépendamment de la singularité de sa forme ou des privilèges que son implantation lui confère.
Comprenant les impératifs de l’urbanisme culturel, Jean Nouvel joue l’hétérogénéité, la pluralité des langages, tenant ainsi , sous son “aile”, son ouvrage bien loin des querelles de tendances et des effets de mode.
Un bâtiment qui comme le dirait Rafaël Moneo à propos de son projet pour San Sebastian célèbre la puissance du paysage, l’ accident géographique.
“C’est le plus beau site que j’aie jamais touché” reconnaît Jean Nouvel.
A l’échelle de la ville, la réponse donnée est audacieuse. Particulièrement convaincante, elle conforte la population dans le soutien constant qu’elle accorda au projet. La hauteur de l’investissement consenti témoigne de l’ambition des habitants de Lucerne, et de leur désir de garantir à leur ville son rang de grande cité touristique.
D’autres villes suisses entament une réflexion sur leur évolution, leur devenir. Bâle et Zürich représentent à ce titre deux exemples significatifs.
Une étude confiée par la Chambre de Commerce Bâloise, a été conduite par les architectes Herzog & de Meuron et leur ami, l’artiste Rémy Zaugg. Dans une approche qui détonne d’avec les analyses radiographiques conventionelles, les auteurs ont considéré l’ensemble du territoire comme un seul et même objet trouvé. Tentant de dégager les grandes figures que la ville recèle, refusant une lecture composée de strates successives recoupant les analyses historiques, géographiques, urbaines ou architecturales, ils ont cherché à adopter une autre attitude, empruntée au domaine subjectif de l’art mais néanmoins chargée du réalisme que réclament les enjeux abordés.
“Nous n’avons pas de véritable idée urbanistique ou d’objectif à priori; une telle idée serait de toute façon trahie par la réalité politique, culturelle ou économique de la ville”
Soucieux de ne pas affirmer qu’une idée ou une théorie pour la ville soit plus juste qu’une autre, les propositions sont des interventions simples et évidentes. La ville le long des fleuves, la ville le long des voies ferrées ou la ville et les espaces publics, propositions facilement identifiables, compréhensibles et ainsi, peut-être enfin réalisables.
Progressivement, cette étude qui rend compte d’une volonté active de doter Bâle d’un vrai projet urbain, prend forme et se traduit par les exploitations singulières du potentiel contenu. Les lignes de l’évolution trouvent leur expression urbanistique et confirment la nécessité du renouvellement, de la modification, en particulier dans le domaine de l’espace public, lequel doit accepter une écriture plus dense, multi-fonctionnelle.
Zürich, privée de règlements de construction (la carence est souvent salutaire si l’on admet que le règlement s’est substitué à la règle pour n’en être que la perversion), la ville s’est engagée sur la voie de la “négociation”. On y parle d’”architecture coopérative”.
Dans un processus que l’on croyait étranger aux lois établies de l’urbanisme, des projets qui ne devaient satisfaire qu’à des notions d’images ont, malgré tout, permis au quartier de Zürich-Ouest de retrouver un nouvel essor. Cinémax et Technopark considérés comme des projets-phares font, eux-aussi, la démonstration que l’architecture a la capacité d’assumer un rôle urbain constructeur.
Lucerne, Bâle, Zürich, Berne, les Grisons, hier, le Tessin.
La Romandie que d’aucuns, au travers d’une interrogation récente, voyaient pourtant exister, semble éloignée du débat.
Les opportunités ne manquent pas, les occasions se présentèrent mais le refus persiste.
Au risque comme le craignait l’architecte genevois Marc-Joseph Saugey en 1953, “...d’être déjà en retard sur nos tâches de demain et ...demain a toujours raison.”

Philippe Meyer octobre 2000/ Le Temps