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20190813184605506
LA QUADRATURE DU RECTANGLE
La nouvelle école du personnel soignant à Fribourg Architecte: Jean-Luc Grobéty

Bâtie au début du siècle en complément dʼun ensemble dʼédifices hospitaliers, lʼécole dʼinfirmières de lʼEtat de Fribourg est située à la périphérie sud du
quartier de Pérolles. Une périphérie, frange limite, où ville et campagne mêlées se confondent. Un lieu à la topographie tourmentée, contraignant et
imposant, qui constitue une définitive barrière naturelle à toute nouvelle extension urbaine.
La construction, due à lʼarchitecte Léon Jungo, sʼ inscrit à lʼintérieur dʼun tissu non contigu, composé, outre un complexe socio-sanitaire, dʼune série de
bâtiments destinés à la petite industrie, dʼune école technique et dʼune chocolaterie. Elle comprenait à lʼorigine (1912) deux niveaux sur rez-de-chaussée
auxquels furent ajoutés en 1973 deux nouveaux étages et, un peu plus tard, une chapelle en appendice sur la façade-jardin. La nouvelle école dite
désormais du personnel soignant devait répondre à trois nécessités essentielles; une augmentation sensible du nombre de places de formation, le
regroupement des trois écoles dʼinfirmières et dʼinfirmiers, enfin la création dʼune section de langue allemande. Un nouvel outil auquel devait s'associer une
nouvelle image, agrandir mais transformer, restaurer mais prolonger. Le bâtiment existant allait devenir le support, le point dʼancrage, non pas dʼune
nouvelle construction ou dʼune simple extension mais dʼun bouleversement typologique. Cʼest en cela que le projet trouve sa richesse et sa complexité. Un
dédoublement spatial qui conduit l'édifice à révéler un contenu en attente. Une réserve permettant le renversement de sa propre structure typologique et la
mutation dʼune composition de type rectangle vers celle dʼun carré sur cour. Le prolongement évoqué, suggéré par les attendus des nouvelles données
programmatiques ne pouvait se contenter de lʼadditionnel, ne pouvait, pour obtenir lʼunique, rechercher un complément passif, non transformant. L'exemple
que propose le travail de Jean-Luc Grobéty est en ce point singulier. Il sʼagit de la démonstration par l'exploitation de chacune des caractéristiques du thème,
de la capacité dʼutiliser, comme le faisait remarquer Bruno Marchand (à propos de la réalisation des architectes de l'Atelier Cube pour la surélévation des
logements de la Grande Borde à Lausanne, Faces, n° 26), le processus de rénovation comme méthode de projet. Le premier édifice nʼest, ici, plus considéré
en tant quʼentité majeure en quête de modernisation mais perdant sa façade, se découvrant, il nʼest alors que moitié dʼun futur entier. Cette redéfinition
lui confère un rôle particulier, celui dʼêtre à la fois la partie visible, la trace réaffirmée du passé de la construction, et la composante essentielle dʼun
projet résolument unitaire. Pour confirmer cette appartenance, il convenait non seulement dʼassocier mais plus encore de faire participer lʼune et lʼautre
composante à un même espace de référence. La construction dʼun vide central, cour couverte ouverte sur le ciel, au jour retrouvé, permet d'établir la
continuité, de comprendre lʼensemble. Cette combinaison, ce «ménage à trois» rendu possible par lʼadoption dʼune «pièce» supplémentaire, nʼest pas la
conséquence inévitable des conditions délicates du projet ou dʼune quelconque facilité, mais bien celle dʼune réflexion originale dans le sens de lʼhistoire de
ce bâtiment, faite d'interventions successives, attentives elles aussi à ne jamais rompre un processus de modification dynamique.
Depuis l'entrée principale, au travers de lʼun des multiples percements inscrits dans cette architecture murale, simplement rénovée, (cʼest-à-dire remise à
neuf puisqu'il s'avère et se vérifie chaque jour que cette définition est oubliée pour lui préférer, au détriment de lʼouvrage initial, une restructuration «en
profondeur» que la façade conservée «en lʼétat» ne traduit plus), nous prenons sans transition, presque brutalement, en pleine lumière, la mesure des
différents espaces que la nouvelle école propose. Le parcours emprunté, à la verticalité théâtrale, ne parvient jamais à s'éloigner de ce lieu d'échanges, de
rencontres, qui retrouve ainsi ses qualités premières puisqu'il sʼédifie sur les fondements mêmes de la chapelle aujourdʼhui disparue. Ainsi, entre les
espaces communs et publics du rez-de-chaussée, aulas en gradins et salles de projection en rapport avec le jardin, et en partie supérieure, mensa-cafétéria
en liaison directe avec le paysage et en particulier la vue sur les Préalpes ou bibliothèque se logeant en sous-toiture de lʼédifice conservé, se regroupent les
activités plus privatives des bureaux des professeurs côté nord et celles des salles de classe côté sud. Dans la cour, conjuguant distribution et puits de
lumière, et surplombée dʼune verrière qui offre un éclairage naturel sur lʼensemble des parcours, une recherche sur la polychromie, inspirée des travaux
dʼArthur Ruegg. Fond de scène bleu, galeries jaunes, porteurs rouges renforcent les composantes dynamiques de ce vide intérieur et affirment une
confrontation, une volonté délibérée de contraste, avec le confort lumineux presque aseptisé, que caractérise la présence dominante du blanc dans les
espaces de travail ou celui plus tactile des habillages de bois dans les espaces de circulation. Cette «épaisseur lumineuse» omniprésente dans la partie
centrale de lʼédifice est doublée par la réflexion générale menée à propos de l'enveloppe. En concordance avec le système structurel de type «Domino»
employé, le revêtement est imaginé comme une peau transparente et/ou translucide, légère, appliquée sur les dalles. Comme un rideau suspendu qui ne fait
quʼeffleurer le sol grâce à un recours délicat au joint négatif. Au-delà du mur habité que constitue la partie existante, cʼest lʼentier de la nouvelle construction
qui dans toute la profondeur des classes sʼouvre sur le parc. Les façades «rayées» par les porte-à-faux en béton qui font office de brise-soleil, sont
composées de vitrages clairs auxquels sont associés des panneaux de verre isolants pour la réalisation des allèges. Une peau «double» faite de «volets»
transparents qui rendent perceptibles les différentes strates qui la composent. Les pignons plus neutres, banalisés par lʼutilisation du «scobalit» ondulé,
matériau translucide, aux tonalités lumineuses changeantes, conjugent les deux époques de construction. La question de lʼaccrochage et de la continuité
contiguë fut l'objet dʼhésitation. Les doutes qu'elles suscitèrent, lʼauteur les doit à sa double appartenance culturelle ou peut-être plus exactement à la double
appartenance culturelle de son lieu dʼévolution. Ces composantes mêlées, qui parfois peuvent devenir conflictuelles, le conduisirent, dans un premier temps,
à adopter une écriture qu'il qualifie de latine. Une attitude en rupture plus franche sur le plan formel mais qui, par la présence dʼune ouverture en balcon à
chacun des étages de la nouvelle construction, cherche du regard un lien moins abstrait avec le passé, lʼhistoire. La compréhension de la première
construction dans la seconde, la nécessaire recherche pour l'obtention dʼune unité sans addition, confortées par les références qui habitent aujourdʼhui son
travail poussèrent Jean-Luc Grobéty à réinterpréter ce problème si particulier de la juxtaposition. En sʼexprimant, cette fois, au travers dʼune écriture plus
germanique, pour jouer le registre de la confrontation des matières, des teintes, plus modestement, sans articulation jusquʼà l'effacement, la négation du joint.
Utiliser sans détruire aurait pu être le fil conducteur de ce travail, pour bâtir une adaptation au temps, à de nouvelles exigences. On posait la question dʼun
agrandissement, cʼest par le prolongement dʼune architecture qui nʼavait de cesse dʼêtre en mouvement, en évolution, que cette réalisation, sans le moindre
recours au mimétisme, répond. Une réponse sans ambiguïté qui a su saisir lʼoccasion de la rénovation pour devenir novatrice.

Philippe Meyer

LA QUADRATURE DU RECTANGLE
La nouvelle école du personnel soignant à Fribourg Architecte: Jean-Luc Grobéty

Bâtie au début du siècle en complément dʼun ensemble dʼédifices hospitaliers, lʼécole dʼinfirmières de lʼEtat de Fribourg est située à la périphérie sud du
quartier de Pérolles. Une périphérie, frange limite, où ville et campagne mêlées se confondent. Un lieu à la topographie tourmentée, contraignant et
imposant, qui constitue une définitive barrière naturelle à toute nouvelle extension urbaine.
La construction, due à lʼarchitecte Léon Jungo, sʼ inscrit à lʼintérieur dʼun tissu non contigu, composé, outre un complexe socio-sanitaire, dʼune série de
bâtiments destinés à la petite industrie, dʼune école technique et dʼune chocolaterie. Elle comprenait à lʼorigine (1912) deux niveaux sur rez-de-chaussée
auxquels furent ajoutés en 1973 deux nouveaux étages et, un peu plus tard, une chapelle en appendice sur la façade-jardin. La nouvelle école dite
désormais du personnel soignant devait répondre à trois nécessités essentielles; une augmentation sensible du nombre de places de formation, le
regroupement des trois écoles dʼinfirmières et dʼinfirmiers, enfin la création dʼune section de langue allemande. Un nouvel outil auquel devait s'associer une
nouvelle image, agrandir mais transformer, restaurer mais prolonger. Le bâtiment existant allait devenir le support, le point dʼancrage, non pas dʼune
nouvelle construction ou dʼune simple extension mais dʼun bouleversement typologique. Cʼest en cela que le projet trouve sa richesse et sa complexité. Un
dédoublement spatial qui conduit l'édifice à révéler un contenu en attente. Une réserve permettant le renversement de sa propre structure typologique et la
mutation dʼune composition de type rectangle vers celle dʼun carré sur cour. Le prolongement évoqué, suggéré par les attendus des nouvelles données
programmatiques ne pouvait se contenter de lʼadditionnel, ne pouvait, pour obtenir lʼunique, rechercher un complément passif, non transformant. L'exemple
que propose le travail de Jean-Luc Grobéty est en ce point singulier. Il sʼagit de la démonstration par l'exploitation de chacune des caractéristiques du thème,
de la capacité dʼutiliser, comme le faisait remarquer Bruno Marchand (à propos de la réalisation des architectes de l'Atelier Cube pour la surélévation des
logements de la Grande Borde à Lausanne, Faces, n° 26), le processus de rénovation comme méthode de projet. Le premier édifice nʼest, ici, plus considéré
en tant quʼentité majeure en quête de modernisation mais perdant sa façade, se découvrant, il nʼest alors que moitié dʼun futur entier. Cette redéfinition
lui confère un rôle particulier, celui dʼêtre à la fois la partie visible, la trace réaffirmée du passé de la construction, et la composante essentielle dʼun
projet résolument unitaire. Pour confirmer cette appartenance, il convenait non seulement dʼassocier mais plus encore de faire participer lʼune et lʼautre
composante à un même espace de référence. La construction dʼun vide central, cour couverte ouverte sur le ciel, au jour retrouvé, permet d'établir la
continuité, de comprendre lʼensemble. Cette combinaison, ce «ménage à trois» rendu possible par lʼadoption dʼune «pièce» supplémentaire, nʼest pas la
conséquence inévitable des conditions délicates du projet ou dʼune quelconque facilité, mais bien celle dʼune réflexion originale dans le sens de lʼhistoire de
ce bâtiment, faite d'interventions successives, attentives elles aussi à ne jamais rompre un processus de modification dynamique.
Depuis l'entrée principale, au travers de lʼun des multiples percements inscrits dans cette architecture murale, simplement rénovée, (cʼest-à-dire remise à
neuf puisqu'il s'avère et se vérifie chaque jour que cette définition est oubliée pour lui préférer, au détriment de lʼouvrage initial, une restructuration «en
profondeur» que la façade conservée «en lʼétat» ne traduit plus), nous prenons sans transition, presque brutalement, en pleine lumière, la mesure des
différents espaces que la nouvelle école propose. Le parcours emprunté, à la verticalité théâtrale, ne parvient jamais à s'éloigner de ce lieu d'échanges, de
rencontres, qui retrouve ainsi ses qualités premières puisqu'il sʼédifie sur les fondements mêmes de la chapelle aujourdʼhui disparue. Ainsi, entre les
espaces communs et publics du rez-de-chaussée, aulas en gradins et salles de projection en rapport avec le jardin, et en partie supérieure, mensa-cafétéria
en liaison directe avec le paysage et en particulier la vue sur les Préalpes ou bibliothèque se logeant en sous-toiture de lʼédifice conservé, se regroupent les
activités plus privatives des bureaux des professeurs côté nord et celles des salles de classe côté sud. Dans la cour, conjuguant distribution et puits de
lumière, et surplombée dʼune verrière qui offre un éclairage naturel sur lʼensemble des parcours, une recherche sur la polychromie, inspirée des travaux
dʼArthur Ruegg. Fond de scène bleu, galeries jaunes, porteurs rouges renforcent les composantes dynamiques de ce vide intérieur et affirment une
confrontation, une volonté délibérée de contraste, avec le confort lumineux presque aseptisé, que caractérise la présence dominante du blanc dans les
espaces de travail ou celui plus tactile des habillages de bois dans les espaces de circulation. Cette «épaisseur lumineuse» omniprésente dans la partie
centrale de lʼédifice est doublée par la réflexion générale menée à propos de l'enveloppe. En concordance avec le système structurel de type «Domino»
employé, le revêtement est imaginé comme une peau transparente et/ou translucide, légère, appliquée sur les dalles. Comme un rideau suspendu qui ne fait
quʼeffleurer le sol grâce à un recours délicat au joint négatif. Au-delà du mur habité que constitue la partie existante, cʼest lʼentier de la nouvelle construction
qui dans toute la profondeur des classes sʼouvre sur le parc. Les façades «rayées» par les porte-à-faux en béton qui font office de brise-soleil, sont
composées de vitrages clairs auxquels sont associés des panneaux de verre isolants pour la réalisation des allèges. Une peau «double» faite de «volets»
transparents qui rendent perceptibles les différentes strates qui la composent. Les pignons plus neutres, banalisés par lʼutilisation du «scobalit» ondulé,
matériau translucide, aux tonalités lumineuses changeantes, conjugent les deux époques de construction. La question de lʼaccrochage et de la continuité
contiguë fut l'objet dʼhésitation. Les doutes qu'elles suscitèrent, lʼauteur les doit à sa double appartenance culturelle ou peut-être plus exactement à la double
appartenance culturelle de son lieu dʼévolution. Ces composantes mêlées, qui parfois peuvent devenir conflictuelles, le conduisirent, dans un premier temps,
à adopter une écriture qu'il qualifie de latine. Une attitude en rupture plus franche sur le plan formel mais qui, par la présence dʼune ouverture en balcon à
chacun des étages de la nouvelle construction, cherche du regard un lien moins abstrait avec le passé, lʼhistoire. La compréhension de la première
construction dans la seconde, la nécessaire recherche pour l'obtention dʼune unité sans addition, confortées par les références qui habitent aujourdʼhui son
travail poussèrent Jean-Luc Grobéty à réinterpréter ce problème si particulier de la juxtaposition. En sʼexprimant, cette fois, au travers dʼune écriture plus
germanique, pour jouer le registre de la confrontation des matières, des teintes, plus modestement, sans articulation jusquʼà l'effacement, la négation du joint.
Utiliser sans détruire aurait pu être le fil conducteur de ce travail, pour bâtir une adaptation au temps, à de nouvelles exigences. On posait la question dʼun
agrandissement, cʼest par le prolongement dʼune architecture qui nʼavait de cesse dʼêtre en mouvement, en évolution, que cette réalisation, sans le moindre
recours au mimétisme, répond. Une réponse sans ambiguïté qui a su saisir lʼoccasion de la rénovation pour devenir novatrice.

Philippe Meyer