FACES No 41

DOUBLAGES

Extension dʼun chalet à Verbier Architectes: Andrea Bassi et Pascal Tanari

Etre paresseux, vide d'idées, avoir l'esprit comme un bric-à-brac, être le nombre, la foule, le bourgeois-roi d'aujourd'hui et spolier bien rondement, sans

précautions, ni formules oratoires, un voisin de race occupé comme ses pères et aïeux à penser toujours, à inventer des oeuvres de parfaite précision, à les

mettre au point avec une minutie admirable et inlassable. Etre Ubu-Roi et dire en occupant toute la scène de sa gesticulation:

«le folklore, pas mal fait, hein?, je le prends pour moi!» Usurpation.

Le Corbusier, L'Art décoratif d'aujourd'hui

Lorsqu'il s'agit de prolonger, dʼamplifier une architecture empreinte de tradition et qui a su, au fil du temps, modestement, presque naturellement, trouver sa

place, il pourrait apparaître tout aussi naturel de mimer, au risque de singer, les choix et principes constructifs préalablement employés. Ce réemploi

présenterait rapidement le visage dʼun mésemploi tant l'addition signée, soulignée par le paramètre temps, ferait figure de collage. De cet «à côté mais

comme si», les architectes chargés de lʼextension et de la réhabilitation de-ce chalet construit dans les années 50 nʼen ont pas voulu. Au-delà de la

nécessaire modernisation des équipements, au-delà des modifications purement programmatiques, ils choisirent d'opérer dans le sens dʼune réflexion

éminemment plus proche de ce que devrait être une des formes de la réalité constructive de leur temps: Si lʼexpression architecturale, pleinement

caractérisée par et dans les choix constructifs et les matériaux utilisés, se devait dʼêtre conservée, voire préservée, il apparaissait avec évidence que cela ne

pouvait se faire par la forme, par ce fameux réemploi dʼun principe constructif traditionnel propre à l'architecture de montagne, le madrier.

Les exigences accrues en matière de confort semblaient l'interdire, mais fallait-il pour autant adopter cette «manière de faire» commune à la plupart de nos

constructions et qui consiste à «multiplier les couches», à bâtir la maison sur la maison afin de satisfaire les normes au demeurant parfois contestables dʼun

nouveau confort? Ce «multipli», nouvelle version dʼun «contreplaqué» capable de tout permettre, de tout subir, de tout absorber, révèle le dérisoire dʼun

mode de bâtir davantage proche dʼun jeu de construction que dʼune véritable réflexion sur la matière, ses qualités, sa mise en oeuvre.

Recherche dʼune solution constructive

Ne pourrait-on pas rechercher alors une solution constructive plus globale, plus unitaire, sans la reconnaissance stratifiée de ses ingrédients, mais qui au

contraire parviendrait à les intégrer, à les assimiler comme autant de nouveaux paramètres confondus? Cʼest en travaillant avec la collaboration technique

de lʼentreprise Blumer AG, spécialiste de la construction-bois, sur un produit standard déjà existant, quʼAndréa Bassi et Pascal Tanari définirent leur

intervention par l'approche dʼun processus de réinterprétation du madrier. Leur objectif était de mettre au point un élément unique capable, à la fois, de

répondre aux questions statiques, d'offrir les revêtements «finis» intérieurs et extérieurs, et dʼobtenir une conformité aux normes requises pour l'isolation

thermique. Le «mur massif» en bois ainsi décrit devait supporter lʼentier des conditions de ce difficile cahier des charges. L'innovation réside en la réalisation

dʼéléments préfabriqués en usine. Caissons de section carrée de 24 cm de côté, composés d'une enveloppe en trois plis sapin permettant un fini double face

et contenant une isolation de type Pavatherm. Les longueurs varient en fonction du rythme des ouvertures, les éléments les plus longs franchissant les 7,45

m (mesure maximale de lʼagrandissement proposé) dʼun seul trait. Les dalles de plancher proviennent de la production courante de la même entreprise et

permettent de réaliser sans appui les 7,45 m de la plus grande portée avec une hauteur statique de 10 cm. L'expression architecturale permise par ce

procédé est celle dʼun mur de bois, double face sapin, strié horizontalement par la présence soulignante et «allégeante» dʼun larmier en mélèze.

Cette transformation sans métamorphose du madrier se prolonge jusque dans son mode d'assemblage. Une mise en oeuvre à sec, par empilage, sans la

nécessité de recourir à un engin de levage particulier. Revêtu de pierre de Sembrancher, le socle en béton est également mur de contention et supporte

lʼentier de la construction-bois. Unité volumétrique autonome dont la géométrie, induite, à la fois, par la nature du relief, l'orientation, et la conformité à la

réglementation, propose un projet de vue très décidé sur la vallée. Ainsi ce «doublage», né de la volonté dʼune double interface intérieur-extérieur par un

seul et même élément, fut rendu possible. Doublage constructif, doublage dans le temps, doublage aussi par les surfaces ajoutées, à côté, réduisant au

minimum lʼintervention sur le volume existant. Pour permettre dʼhéberger pendant de courts séjours (week-end ou vacances) 4 couples avec leurs enfants,

successivement ou simultanément, les architectes ont adopté une organisation spatiale clairement définie sur le mode de division jour-nuit.

A lʼintérieur dʼun plan carré, divisé en croix par des cloisons non-porteuses, rendant ainsi possible toute réversibilité, des meubles fabriqués en trois plis

mélèze ou en MDF laqué rouge articulent et qualifient les différents espaces. Rien de bien révolutionnaire en somme: une connaissance et un respect de la

tradition; une adaptation sensible et intelligente à de nouveaux besoins, à de nouvelles exigences; une attention aux matériaux, à leur usage et à leur

adéquation. Cʼest du presque parfait, «presque» en effet. Jugé non conforme par les services municipaux — qui promeuvent davantage une conception

pastiche — à Vindéfinissable «esthétique du quartier», le chalet viendrait brouiller un paysage que lʼon souhaite immuable.

Son visage «étranger», dérange, inquiète. La construction devrait alors s'adapter, se confondre en sur-ajoutant une série dʼemprunts «folkloriques ». Loin de

vouloir imposer une «culture savante», les architectes refusent cependant de signer ce qui serait la négation de leur réflexion, et pourraient accepter l'idée

dʼun filtre constitué de quelques arbres.

Cette concession obligée relève sans doute de lʼaccès difficile à un autre langage, du recours incessant à une mémoire trop souvent, trop longtemps

excercée, mais aussi et surtout dʼune peur de la nouveauté, réaction de rejet symptomatique dʼune époque où lʼon ne sait reconnaître que ce que lʼon

connaît déjà. À 1600 m dʼaltitude, à la lisière dʼune forêt de pins et de mélèzes, sur une pente dʼexposition sud, accessible par un sentier en contrebas,

accompagné du murmure dʼun ruisseau.

Philippe Meyer

DOUBLAGES

Extension dʼun chalet à Verbier Architectes: Andrea Bassi et Pascal Tanari

Etre paresseux, vide d'idées, avoir l'esprit comme un bric-à-brac, être le nombre, la foule, le bourgeois-roi d'aujourd'hui et spolier bien rondement, sans

précautions, ni formules oratoires, un voisin de race occupé comme ses pères et aïeux à penser toujours, à inventer des oeuvres de parfaite précision, à les

mettre au point avec une minutie admirable et inlassable. Etre Ubu-Roi et dire en occupant toute la scène de sa gesticulation:

«le folklore, pas mal fait, hein?, je le prends pour moi!» Usurpation.

Le Corbusier, L'Art décoratif d'aujourd'hui

Lorsqu'il s'agit de prolonger, dʼamplifier une architecture empreinte de tradition et qui a su, au fil du temps, modestement, presque naturellement, trouver sa

place, il pourrait apparaître tout aussi naturel de mimer, au risque de singer, les choix et principes constructifs préalablement employés. Ce réemploi

présenterait rapidement le visage dʼun mésemploi tant l'addition signée, soulignée par le paramètre temps, ferait figure de collage. De cet «à côté mais

comme si», les architectes chargés de lʼextension et de la réhabilitation de-ce chalet construit dans les années 50 nʼen ont pas voulu. Au-delà de la

nécessaire modernisation des équipements, au-delà des modifications purement programmatiques, ils choisirent d'opérer dans le sens dʼune réflexion

éminemment plus proche de ce que devrait être une des formes de la réalité constructive de leur temps: Si lʼexpression architecturale, pleinement

caractérisée par et dans les choix constructifs et les matériaux utilisés, se devait dʼêtre conservée, voire préservée, il apparaissait avec évidence que cela ne

pouvait se faire par la forme, par ce fameux réemploi dʼun principe constructif traditionnel propre à l'architecture de montagne, le madrier.

Les exigences accrues en matière de confort semblaient l'interdire, mais fallait-il pour autant adopter cette «manière de faire» commune à la plupart de nos

constructions et qui consiste à «multiplier les couches», à bâtir la maison sur la maison afin de satisfaire les normes au demeurant parfois contestables dʼun

nouveau confort? Ce «multipli», nouvelle version dʼun «contreplaqué» capable de tout permettre, de tout subir, de tout absorber, révèle le dérisoire dʼun

mode de bâtir davantage proche dʼun jeu de construction que dʼune véritable réflexion sur la matière, ses qualités, sa mise en oeuvre.

Recherche dʼune solution constructive

Ne pourrait-on pas rechercher alors une solution constructive plus globale, plus unitaire, sans la reconnaissance stratifiée de ses ingrédients, mais qui au

contraire parviendrait à les intégrer, à les assimiler comme autant de nouveaux paramètres confondus? Cʼest en travaillant avec la collaboration technique

de lʼentreprise Blumer AG, spécialiste de la construction-bois, sur un produit standard déjà existant, quʼAndréa Bassi et Pascal Tanari définirent leur

intervention par l'approche dʼun processus de réinterprétation du madrier. Leur objectif était de mettre au point un élément unique capable, à la fois, de

répondre aux questions statiques, d'offrir les revêtements «finis» intérieurs et extérieurs, et dʼobtenir une conformité aux normes requises pour l'isolation

thermique. Le «mur massif» en bois ainsi décrit devait supporter lʼentier des conditions de ce difficile cahier des charges. L'innovation réside en la réalisation

dʼéléments préfabriqués en usine. Caissons de section carrée de 24 cm de côté, composés d'une enveloppe en trois plis sapin permettant un fini double face

et contenant une isolation de type Pavatherm. Les longueurs varient en fonction du rythme des ouvertures, les éléments les plus longs franchissant les 7,45

m (mesure maximale de lʼagrandissement proposé) dʼun seul trait. Les dalles de plancher proviennent de la production courante de la même entreprise et

permettent de réaliser sans appui les 7,45 m de la plus grande portée avec une hauteur statique de 10 cm. L'expression architecturale permise par ce

procédé est celle dʼun mur de bois, double face sapin, strié horizontalement par la présence soulignante et «allégeante» dʼun larmier en mélèze.

Cette transformation sans métamorphose du madrier se prolonge jusque dans son mode d'assemblage. Une mise en oeuvre à sec, par empilage, sans la

nécessité de recourir à un engin de levage particulier. Revêtu de pierre de Sembrancher, le socle en béton est également mur de contention et supporte

lʼentier de la construction-bois. Unité volumétrique autonome dont la géométrie, induite, à la fois, par la nature du relief, l'orientation, et la conformité à la

réglementation, propose un projet de vue très décidé sur la vallée. Ainsi ce «doublage», né de la volonté dʼune double interface intérieur-extérieur par un

seul et même élément, fut rendu possible. Doublage constructif, doublage dans le temps, doublage aussi par les surfaces ajoutées, à côté, réduisant au

minimum lʼintervention sur le volume existant. Pour permettre dʼhéberger pendant de courts séjours (week-end ou vacances) 4 couples avec leurs enfants,

successivement ou simultanément, les architectes ont adopté une organisation spatiale clairement définie sur le mode de division jour-nuit.

A lʼintérieur dʼun plan carré, divisé en croix par des cloisons non-porteuses, rendant ainsi possible toute réversibilité, des meubles fabriqués en trois plis

mélèze ou en MDF laqué rouge articulent et qualifient les différents espaces. Rien de bien révolutionnaire en somme: une connaissance et un respect de la

tradition; une adaptation sensible et intelligente à de nouveaux besoins, à de nouvelles exigences; une attention aux matériaux, à leur usage et à leur

adéquation. Cʼest du presque parfait, «presque» en effet. Jugé non conforme par les services municipaux — qui promeuvent davantage une conception

pastiche — à Vindéfinissable «esthétique du quartier», le chalet viendrait brouiller un paysage que lʼon souhaite immuable.

Son visage «étranger», dérange, inquiète. La construction devrait alors s'adapter, se confondre en sur-ajoutant une série dʼemprunts «folkloriques ». Loin de

vouloir imposer une «culture savante», les architectes refusent cependant de signer ce qui serait la négation de leur réflexion, et pourraient accepter l'idée

dʼun filtre constitué de quelques arbres.

Cette concession obligée relève sans doute de lʼaccès difficile à un autre langage, du recours incessant à une mémoire trop souvent, trop longtemps

excercée, mais aussi et surtout dʼune peur de la nouveauté, réaction de rejet symptomatique dʼune époque où lʼon ne sait reconnaître que ce que lʼon

connaît déjà. À 1600 m dʼaltitude, à la lisière dʼune forêt de pins et de mélèzes, sur une pente dʼexposition sud, accessible par un sentier en contrebas,

accompagné du murmure dʼun ruisseau.

Philippe Meyer

Philippe Meyer Architecte - FACES No 41
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Philippe Meyer Architecte - FACES No 41
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