CHAMBRE AVEC VUE

pour Domino Architectes 1998

Il est de certains projets d'architecture comme de certains films. Ils ne vivent pas par la narration, ils se regardent et alors, alors seulement se racontent. Que faut-il pour faire un bon film, Monsieur Godard? " Tout simplement, une bonne histoire." À la naissance de cette histoire, un concours lancé en 1993 par la Fondation Louis-Jeantet de Médecine, invitant treize concurrents à réfléchir non pas à un objet mais à un lieu, un lieu clos et privé, ouvert et public. Comme un jardin en somme. Et l'agence Domino, lauréate, proposa un jardin. Urbain, savant, construit, bâtissant ses clôtures jusqu'à les habiter de tout ce qu'il fallait faire, sans omission, sans impasse. À la grande complexité programmatique, à sa variété, devait s'opposer l'unité d'un lieu rassembleur, un lieu de référence.

Le site, inscrit dans un quartier résidentiel dont l'histoire urbaine est encore récente, n'était pas vierge, restant dominé par une villa néo-Renaissance "à l'italienne", la Villa Edelstein, dont la réhabilitation permettrait la location du siège administratif de la Fondation. Complétant l'infrastructure, et nécessaire à l'organisation de manifestations telles que débats-scientifiques ou conférences, un auditoire partiellement enterré trouva place au pied d'un immeuble de logements voisin.

Pour définir le jardin-patio ainsi pensé, la tentation est grande de recourir à la notion de "trou" ou à celle, plus forte parce que peut-être moins tangible, de vide. C'est davantage la notion de chambre, une chambre en contre-bas, plein ciel, un intérieur-extérieur que les architectes activent. En limite de l'espace public, à la recherche d'un équilibre, d'une juste répartition des masses bâties, ils proposent, par un processus de transformation du dernier fragment du parc qui entourait la propriété, une succession de plans, de plans-séquences dans un jeu permanent de rapports contrastés. Un jeu fait d'instantannés qui se déroulent comme les pages d'un album dont chacune des photographies ne vaudraient que par celles qui la précèdent et par celles qui la suivent. Leur lecture s'effectue en continu, sans rupture, par le déplacement mettant en scène simultanément le proche et le lointain, le visible et le caché. Chacune des images qu'elles révèlent est en quête d'exactitude, d'une mise au point intelligible et sensible du détail. Le parcours, en boucle, commence par l'interposition depuis la rue d'un "portail" coulissant et d'une rampe offrant, au-delà d'une entrée de plain-pied, un premier cadrage sur le jardin clos.

Ordonnés sur un plan carré, les murs de la chambre, dessinés, calepinés, sont constitués de voiles de béton brut et circonscrivent un parterre aléatoire où se mêlent, dalles de schiste noir, tapis de sagine et plantation de cerisiers à fleurs. Ce lieu protégé prend le caractère d'un vestibule de distribution des différents accès.Deux décalages de parois donnent naissance aux escaliers qui portent à la terrasse.

Nouveau tableau donné à voir à la villa, le plan supérieur est ceinturé de fins bassins dont les trop-pleins, déversant un murmure apaisant dans les limons de l'escalier, assurent une continuité de la présence d'une eau calme en périphérie de la chambre. Autre signe, interpellant le regard, celui d'un rouge mis sur une porte pivotante à l'amorce de la galerie de liaison qui nous porte sur un même sol de schiste vers l'auditoire. Habillé en partie de panneaux de coffrage bakélisés, l'espace se referme jusqu'à l'appel d'une lumière naturelle de fond de scène. Dédoublé par deux balcons latéraux, complété de salles de conférences et d'un foyer, l'auditoire se déploie ainsi sur trois niveaux, dans la tonalité blonde du bois d'érable et celle presque aquatique, grand bleu, du tissu de ses sièges.